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Microsoft renonce à Yahoo! Et après ?

Ci-dessous la reproduction (autorisée) d'une analyse d'Hervé Le Crosnier*** à propos de l'ultime épisode ayant vu Microsoft renoncer à l'acquisition de Yahoo!.
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Ayant pris la responsabilité de donner mon avis sur la fusion Yahoo!-Microsoft quelques heures après l'annonce de l'offre du numéro un du logiciel, je me dois de continuer à évaluer à chaud ce qui se cache derrière la suspension de l'offre par Microsoft intervenue ce samedi 3 mai.
Dans mon appréciation de la fusion (dont on retrouve une version retravaillée dans le numéro de mars du Monde Diplomatique - http://www.monde-diplomatique.fr/2008/03/LE_CROSNIER/15673) je plaçais deux points d'analyse :

  • le marché de la publicité, et la nécessité pour Microsoft de contrer la domination de Google. Dans cette optique, Yahoo! apportait deux éléments : sa force dans la publicité de bannières et son moteur de recherche qui permet d'associer plus précisément les centres d'intérêt du lecteur et la publicité.
  • la mutation des logiciels vers le mode "software as a service" et le danger que cela représentait pour les produits de Microsoft. Ce dernier doit maintenant devenir un "acteur de l'internet" à part entière. Pour cela, il a besoin d'intégrer des spécialistes reconnus des techniques spécifiques du réseau (cloud computing, développement partagé, interface utilisateur au travers des navigateurs,...). Sur ce marché, Microsoft est concurrencé de toute part, mais spécifiquement par Google et Adobe (un acteur majeur trop souvent oublié dans les analyses qui se focalisent sur la publicité).

Ces deux éléments restent d'actualité. On aurait cependant tort de limiter l'opération à la seule dimension publicitaire. Mais ces deux éléments sont aussi des forces centripètes dans le cadre d'une fusion.

Yahoo! continue à faire flèche de tout bois pour montrer que sa domination sur le marché publicitaire de marque peut s'étendre aux autres formes de publicité. Ainsi, Yahoo! a racheté IndexTools, une société d'analyse marketing en ligne au début d'avril, en plein période de tension autour de l'offre de Microsoft. C'est aussi début avril que Yahoo! a fait les premières démonstrations de AMP, son futur système de place de marché publicitaire, offrant une plus grande souplesse aux annonceurs et cherchant ainsi à rejoindre les forces de Google en ce domaine. Enfin, c'est Yahoo!-Buzz qui est largement promu en mars (http://buzz.yahoo.com/ ). Ce site s'inspire des sites de promotion par les lecteurs, comme Digg, mais évidemment décuplé par la "puissance Yahoo!" un nombre de visiteurs largement supérieur en raison de la nature multiple du portail de Yahoo (depuis le shopping jusqu'à la recherche de pages web).

Les cultures d'entreprises diffèrent largement entre Yahoo! et Microsoft. Et la fusion de ces deux structures aurait aussi un coût non négligeable (départ de chercheurs de chez Yahoo!, nécessité d'accorder des primes importantes pour garder les informaticiens clé...). Ce surcoût largement prévisible est certainement une des raisons qui incitent Microsoft à ne pas augmenter son offre sur Yahoo!

Or la quantité d'informaticiens de haut niveau disponibles sur le marché du travail est très faible par rapport aux besoins de cette industrie. Microsoft le sait, et sa capacité à maintenir dans son giron les ingénieurs de Yahoo! est un élément essentiel pour lui permettre une nouvelle stratégie sur internet. L'autre fers au feu en ce domaine est l'action de Microsoft pour simplifier l'embauche aux Etats-Unis des meilleurs informaticiens de tous les autres pays (brain drain). Bill Gates a ainsi témoigné le 12 mars devant le congrès US pour l'assouplissement des règles dites "visas H-1B" pour que l'industrie étatsunienne puisse rester dominante dans les nouvelles technologies.
Ajoutons que les techniques pour développer des "data centers", et renforcer le "cloud computing" relèvent largement de compétences qui sont encore rares. Hébergée par la Fondation Apache, le système libre Hadoop permet la diffusion d'une "culture technique" adaptée aux formes nouvelles du combat industriel de l'internet. Or, s'il est basé sur l'algorithme "MapReduce" propriété de Google, Hadoop est soutenu par deux
ingénieurs de Yahoo! C'est aussi cette capacité créer avec la communauté du logiciel libre des outils fondamentaux pour les technologies en plein boom qui intéresse Microsoft. Chaque pas que cette entreprise fait en direction du logiciel open source est entravée par une manie de la "propriété intellectuelle", qui ne s'accorde pas avec les comportements et les objectifs des développeurs du logiciel libre (qui sont aussi souvent des employés d'entreprises, parfois même de concurrents qui trouvent intérêt à une "coopétition" pour créer de nouvelles avancées).
Yahoo! serait ainsi une passerelle convaincante et pourrait instiller un peu de souplesse dans la structure de développement de Microsoft. Ce qui est essentiel, alors que Google et IBM, de longue date utilisateurs et contributeurs à Linux, font une opération commune pour doter les universités étatsuniennes de data-centers en mode nuage afin de leur permettre de former les étudiants à ces nouvelles techniques de parallélisation des logiciels.
Enfin, la question du contenu d'information plane aussi sur ce projet de fusion. Les moteurs de recherche ont tendance à se désintéresser des objets documentaires pour se focaliser sur la mise en relation et les bénéfices publicitaires associés. Or Yahoo! est un moteur de recherche particulier : son histoire de premier "portail" de l'internet le fait aussi ressembler à un média, un "point d'accès" par navigation et pas seulement par recherche comme Google.
Or les tiers-larrons qui ont été convoqués dans la négociation sont aussi des systèmes de production de contenu ayant besoin d'exister comme vecteurs de mise en relation : Murdoch d'une part et AOL de l'autre. Pour l'un comme pour l'autre, il s'agit de se positionner dans le cadre de la "délinéarisation" des médias (on va lire/écouter/regarder telle ou telle émission ou document suivant des "aggrégateurs de programmes" et non suivant le flux régulier d'un média). Ce phénomène tend à s'accélérer avec les techniques du web dit 2.0 (flux RSS, dépôts de vidéos, intégration de vidéos ou d'information au sein des pages web, systèmes de promotion "sociale",..). Chaque "article" ou "émission" devra trouver son lectorat en marge de l'audience générale de la (ou des) chaînes qui vont les diffuser. La recherche prend une place déterminante, le buzz aussi. Yahoo! n'a pas dit ses derniers mots dans ce domaine. Et Microsoft, qui n'a pas bonne presse sur l'internet, a besoin de se positionner rapidement sur ce terrain. D'autant que son propre moteur de recherche, Live Search, reste bien en deça des qualités de Yahoo! ou Google. Selon son propre responsable, Brad Goldenberg : "Aujourd'hui, 40 % des requêtes sur Live Search ne trouvent pas de réponses". La fusion est une façon pour Microsoft d'incorporer dans sa sphère d'influence les médias tels News Corp. ou AOL,... grâce à une stratégie de recherche plus affinée, et ainsi de faucher l'herbe sous le pied à Google.
Pourtant, ce 3 mai, Microsoft a "jeté l'éponge". Les prétentions de Yahoo! ont été jugées excessives. Et l'idée de se lancer dans une OPA hostile, un instant caressée par Steve Ballmer, le PDG de Microsoft, a été abandonnée. Nous touchons là une des nouvelles situations liées au numérique et à la "société de la connaissance" : l'intégration d'équipes ne peut se faire que de façon volontaire. Aussi incroyable que cela puisse paraître aux financiers habitués à considérer les salariés comme quantité négligeable. C'est ainsi que Laura Martin, analyste financière a déclaré à Bloomberg News à propos du refus de la fusion par Yahoo : "This is management putting its employees and its job security ahead of current Yahoo shareholders’ interest".

Que va-t-il se passer maintenant ?
Trop tôt pour le dire, mais on sent bien que cette fusion est à la fois nécessaire à Microsoft et mal vécue par Yahoo! et plus encore par son patron et fondateur Jerry Yang. Il faudra trouver un nouveau compromis. Soit accepter la crise de management de Yahoo!, avec vraisemblablement le départ de ses membres fondateurs, et certainement la perte sa culture d'entreprise... qui est pourtant une des choses dont Microsoft a besoin pour renouveler la sienne et faire face à la nouvelle situation de l'internet. Soit reposer la fusion dans un cadre élargi, avec une plus grande implication des médias et la naissance d'un nouveau type de puissance médiatique. La volonté de Time-Warner de séparer ses activités de producteurs de celle de diffuseur et le statut instable de AOL sont des indices rendant possible une telle opération. Et nul ne peut jamais prévoir où Murdoch va décider de frapper à nouveau sur la scène de l'internet.

Une chose me semble cependant certaine, c'est que le status quo ne pourra pas durer. Yahoo! isolé serait sur une pente descendante... car Microsoft devrait évidemment trouver une solution de rechange qui marginaliserait rapidement une entité comme Yahoo! Surtout au moment où sa propre stratégie est en pleine effervescence, comme souligné plus haut, mais aussi comme le montrent des initiatives telles que l'investissement de Yahoo! dans le web sémantique (avec l'adoption des microformats et des vocabulaires tels Dublin Core ou FOAF) ou son adhésion en mars à Open Social, le consortium sur les réseaux sociaux lancé par Google en opposition à Facebook, ou encore sa promotion de openID pour gérer les identités sur le web.
Rendez-vous dans les mois qui viennent pour savoir ce qu'il en sera de la fusion Microsoft-Yahoo!, mais plus rapidement pour des mouvements tectoniques entre les autres acteurs majeurs. Car le signal lancé par Microsoft en février, et le prix mis sur la table pour la transaction, ont aussi été le signal d'une grande opération de recomposition des méga-industries de l'internet. Et pas seulement de la publicité, qui si elle est importante en terme d'argent immédiatement mobilisé, ne peut suffire à expliquer ces débats, qui sont autant des stratégies globales, industrielles, culturelles et politiques, que des stratégies de captation d'un marché publicitaire, si grand et central soit-il.

Hervé Le Crosnier
Caen, le 4 mai 2008

Texte diffusé sous licence Creative Commons by-nc
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*** qui s'obstine et s'acharne à ne pas ouvrir son blog alors qu'il écrit pourtant plein de choses intéressantes et qu'il en oblige d'autres à l'ouvrir (leur blog).

Quoi de neuf sous le moteur ?

Bien des choses en somme ... Côté fonctionnalités tout d'abord :

Côté algorithmes ensuite, avec tout d'abord deux outils intéressants pour les praticiens d'une veille sociétale et/ou marketeurs en herbe et/ou les fans de Gala et de Closer.

  • Microsoft lance le X-Rank, un algorithme reposant sur le "volume de recherche" (= la fréquence des noms de personnalités les plus recherchés) qui vous permettra de savoir si Britney Spears est aujourd'hui plus "populaire" que Cindy Sanders.
  • Jean Véronis aboutit au même résultat mais en transformant les "entités nommées" en Buzz du jour.
  • Google lance le VisualRank à l'occasion de la conférence WWW 2008. Il s'agit "d'une sorte de PageRank" appliqué à la recherche d'images : "In this paper, we cast the image-ranking problem into the task of identifying “authority” nodes on an inferred visual similarity graph and propose an algorithm to analyze the visual link structure that can be created among a group of images." L'article scientifique présentant leur approche est disponible : "PageRank for Product Image Search" (.pdf) L'indexation image est un secteur stratégique essentiel pour le futur de la recherche d'information, particulièrement dans la tendance actuelle d'une recherche globalisée et universelle. (Via EcransTechnaute et Blogoscoped). Notez que ledit VisualRank n'est pas encore opérationnel sur le site Google Images. On attendra donc un peu avant de pouvoir juger sur pièces.

Côté économie enfin :

  • Google et IBM, deux petites start-up promises à un bel avenir, unissent leurs forces pour - à terme - dominer outrageusement le secteur du cloud-computing, perspective dont Hervé Le Crosnier vous parlait déjà ici,  et que Jean-Marie Le Ray reprend et commente .
  • l'incontournable suspense pour savoir "qui" se paiera Yahoo! et surtout "quand" (et "combien") ... la blogosphère motorisée ne parle (presque) que de ça. Outre les analyses déjà mentionnées ici et , la dernière à avoir retenue mon attention est celle de Marc Andreessen, partiellement traduite par Jean-Marie Le Ray (l'analyse de Marc Andreessen se poursuit, in english only, ici). Avec le dernier épisode en date : le refus de Microsoft de faire encore monter les enchères devant le refus de Yahoo! de se laisser acheter à ce prix-là. Ne surtout pas croire qu'il s'agit là de la fin de l'histoire ... (voir aussi l'analyse d'Homo-Numericus)

Le Maître de la pertinence

Chez Google, on connaissait déjà la "maîtresse en index massifs". Udi Manber pourrait légitimement prétendre au titre du "maître de la pertinence". Sa bio sur Wikipédia nous rappelle qu'après avoir été "Chief Scientist" chez Yahoo!, il passa ensuite chez Amazon comme "chief algorithms officer", pour enfin devenir l'un des 3 vice-présidents ingénierie chez Google. Bref, un CV de rêve, notamment dû à sa recherche dans le domaine de l'algorithmie. Udi Manber répond donc à une très intéressante interview sur le magazine "Popular Mechanics". Où l'on apprend selon lui que :

  • depuis 15 ans, tous les 5 ans environ, le "domaine" de la recherche ("search") connaît des bouleversements quasiment impossibles à anticiper.
  • que rien que pour l'année dernière, il y eut pas moins de 450 modifications apportées à l'algorithme de Google.

Le reste de l'interview n'apprendra rien aux "spécialistes" du domaine mais rappelle utilement qu'aucun algorithme ne sera jamais capable de "traiter" l'ambiguïté du langage humain, d'où l'intérêt de passer par l'analyse des historiques de recherche ou encore de récupérer des éléments de "recommandation" suggérés par des "amis" de nos "réseaux sociaux". Toute la question étant de savoir dans quelle proportion ... et là dessus, Udi Manber reste naturellement muet.

(Via C/Net // Temps de rédaction de ce billet : 30 minutes)

De profundis.

Web de surface. Web profond. Web invisible. Ces trois expressions sont issues d'un article "culte" qui remonte à Juillet 2001 et qui est une étude de la société "Brightplanet", laquelle étude avait à l'époque permis de prouver que les ressources du web "invisible" (non-indexable et/ou non-indexé) étaient considérables au regard  de celles du web habituellement visibles. Rappelons-le, à cette époque là, les moteurs de recherche n'étaient par exemple pas capable d'indexer autre chose que du HTML, et ainsi l'ensemble des documents désormais habituels (fichiers word, acrobat, excel, powerpoint ...) passaient à la trappe. Depuis ce temps, la dérive des continents documentaires s'est mise en place (voir le petit schéma dans ce billet), les moteurs se sont rendus capables de grouper un nombre gigantesque de ressources et de documents dans la même sphère d'indexabilité, ces mêmes moteurs vont de plus en plus "racler" les fonds de tiroir à la recherche de données que l'on croyait jusqu'à lors inindexables.
Pour autant, le web "invisible" aux moteurs demeure, et reste un gisement de données et d'informations très attractif pour ces mêmes moteurs. Et c'est encore une fois Google (qui fut le premier moteur à indexer des formats de fichiers bureautiques) qui fait en la matière une percée singulièrement significative : ce dernier vient en effet d'annoncer qu'il allait être capable d'indexer (crawling) les données situées "derrière" les formulaires web. Exemple : une base de donnée immobilière vous permettant de trouver la location de vos rêves pour vos prochaines vacances. Les informations de cette base sont pour l'instant inaccessibles car elle relèvent de ce qu'on appelle le web "dynamique" (par opposition au web "statique"). Ces pages sont générées à la demande de l'internaute, suite au remplissage du formulaire idoine.
Comme rappelé dans le billet de Google annonçant la chose, les limites de ce genre d'approche sont encore considérables et relèvent aussi bien d'aspects techniques (procédure GET des formulaires ou sécurisation par mot de passe ou captcha par exemple) que d'aspects éthiques (la plupart des sociétés n'ayant pas envie que leur "base de donnée" - d'annonces immobilières par exemple - se retrouve du jour au lendemain intégralement "visible"). Google annonce donc qu'il n'indexera finalement que très peu de ces formulaires, et continuera naturellement de respecter les instructions du fichier robots.txt (qui autorise ou interdit tout ou partie de l'indexation d'un site aux moteurs de recherche).
Attendons de voir quels types d'informations remonteront ainsi dans la page de résultats de Google pour juger sur pièces, mais il n'en reste pas moins que cette nouvelle avancée dans la dérive des continents documentaires indexables et le recul qu'elle marque pour la définition (et la préservation ?) d'un web invisible est importante.

(Sources : JournalDuNet, Abondance // Temps de rédaction de ce billet : 45 minutes)

Web-média, cloud-computing, vectorialisme et modernité calculatoire

Je reproduis ci-dessous un commentaire d'Hervé Le Crosnier, en réponse à ce billet, mais qui me semble très intéressant (et pertinent) pour comprendre quels sont aujourd'hui les grand axes d'analyse qu'il faut mobiliser pour approcher au plus près les logiques à l'oeuvre dans les manoeuvres économiques auxquelles se livrent les géants du web.
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"Ce qui est en jeu est la recomposition des "vecteurs" (les vecteurs sont les entités web "dont le métier principal est d’organiser de grandes banques de données des "intentions" de leurs usagers"), qui sont autre chose que des "web-médias". Certes, l'aspect "web-média", suivant l'expression de Jean-Michel Salaün, est important. C'est la source actuelle des revenus de ces conglomérats. Mais trois autres aspects doivent êtres pris en compte simultanément :

  • le "cloud computing" : disposer d'une force de frappe informatique (réseau + serveurs + mémoire + logiciels "as a service") pour offrir des services aux particuliers (dépôts photo, logiciels de productivité,...) et les capter dans l'univers d'un des vecteurs. Attention, on n'est plus dans l'époque des "mainframes", le nombre d'usagers ne se limite pas à des "grappes de terminaux", mais se compte en millions...
  • la "modernité calculatoire" : tenter de résoudre tous les problèmes par de calcul. L'exemple achevé est évidemment 23andme et la folie eugéniste que ce projet recouvre, mais on trouve des applications de ce "modèle calculatoire" à bien d'autres activités... dont le calcul de l'appariement (des personnes entre elles - réseau social, des personnes et des publicités, des publicités et des articles, des malades et des traitements)
  • le positionnement comme futur "appareil idéologique et administratif" visant à remplacer les divers pouvoirs publics défaillants (pour des raisons qu'il serait trop long de prendre en compte ici). Cela va de la gestion du compte de santé des individus, jusqu'au capacités de créer des banques virtuelles mondialisées (PayPal qui trouve sa niche dans le paradis fiscal du Luxembourg,...). La délivrance des identifiants (openId ayant actuellement le vent en poupe), un rôle régalien auparavant, est maintenant dans la ligne de mire des vecteurs... avec les conséquences sur l'organisation de la vie sociale et politique que l'on peut imaginer (pour les craindre, si l'on est dans la logique européenne, ou les souhaiter si on a biberonné dans la logique anti-fédérale des libertariens étatsuniens).

Ce sont donc quatre axes d'analyse qu'il faut mobiliser simultanément pour comprendre l'évolution du vectorialisme. Avec cet angle de vue, la tectonique ne se limite plus au partage de la manne publicitaire. Et de nouveaux acteurs sont dans la danse, qui ne sont pas (ou pas encore) des "web-médias", mais qui sont déjà des "vecteurs" : géants du service et du logiciel tels adobe ou IBM, compagnies de télécoms qui s'étendent sur toute la chaîne de valeur tels orange, SKT ou NTT, gestionnaires de services en réseau comme Amazon, dont la boutique en ligne est devenue minoritaire dans l'usage de ses serveurs et réseaux (pas encore de ses revenus, mais c'est la perspective de Jeff Bezos).
Il faut préciser cette portée du vectorialisme, lancer des études sur les stratégies des conglomérats (sachant que ces stratégies sont souvent élaborées a posteriori par les béhémots eux-mêmes : le capital n'est pas une "cinquième colonne" avec un plan secret, mais un organisme vivant qui s'adapte et anticipe pour mieux s'adapter...).

Tectonique documentaire à l'oeuvre

Avant, c'était simple. Il y avait 3 moteurs de recherche : Google, Yahoo! et Microsoft. Puis cela se compliqua. Les moteurs se mirent à faire de la publicité, à vendre des liens sponsorisés, à racheter des régies publicitaires, à passer des partenariats avec des groupes médias, à racheter à vendre ou à sous-traiter tout ou partie de leur activité recherche à d'autres groupes médias ... ou à d'autres moteurs. Et puis une logique de concentration étant, dans ce secteur comme dans d'autres, la plus efficace, Microsoft fit une offre de rachat à Yahoo!. Depuis cette offre, les (effets d') annonce se succèdent, et les stratégies se complexifient. Personne ne semble aujourd'hui capable de dire quelle sera, in fine, la carte des acteurs sur le terrain de la recherche et de la publicité en ligne. D'autant que la secousse initiale (proposition de rachat de Yahoo! par Microsoft) donne déjà lieu à de nombreuses répliques sismiques.
Alors pour y voir plus clair dans tout ce fatras, je vous recommande :

Ma petite tentative de mise sous forme de schéma (à partir de l'article du monde) est moins claire ...

Diapositive1_2

mais elle permet d'observer 3 scénarios :

  • Scénario 1 : Yahoo! accepte l'offre de rachat de Microsoft seul ou celle de Microsoft allié à NewsCorp : naissance d'une entité YahooSoft. Assez improbable ou en tout cas laisse entrevoir de grosses difficultés d'intégration en terme de culture d'entreprise et de produits.
  • Scénario 2 : Yahoo! rachète AOL, laissant en échange TimeWarner entrer dans son capital à hauteur de 20% : naissance d'une entité YahooMedia avec une très forte force de frappe dans le domaine des médias (cela serait assez cohérent avec la logique portail de Yahoo!)
  • Scénario 3 : Yahoo! abandonne sa techno de recherche au profit de Google en échange d'un reversement des recettes publicitaires : assez improbable quand on regarde l'investissement et le temps que Yahoo! a mis pour bâtir une technologie de recherche qui donne des résultats à peu près aussi bons (voir ici ou ) que ceux de Google.
  • Scénario 4 = scénario 2 + scénario 3 : naissance d'une entité Yahoo!Media privée de sa technologie de recherche au profit de Google. Assez improbable pour les raisons indiquées dans le scénario 3.

Mon avis ? En observant la distribution des cartes aujourd'hui, je penche plutôt en faveur du scénario 2. Mais la détermination se fera surtout au vu des prochains résultats financiers de Yahoo!, de l'appétit des actionnaires, et de la volonté/capacité de Microsoft à accepter la surenchère.

Sur le même sujet mais beaucoup moins concis : le toujours prolixe Jean-Marie Le Ray, ainsi que l'analyse d'Olivier Ezratty (via JMS encore)

Moteurzine : 150ème numéro

Le site Moteurzine fête aujourd'hui son 150ème numéro. Il est avec l'incontournable Abondance, l'un des sites francophones de référence, consacrés à l'actualité des moteurs de recherche. Pour l'occasion, un petit jeu (advergame) est mis en ligne.

Mon historique de navigation m'appartient (et le reste aussi)

Tim Berners Lee s'exprime assez rarement, mais sa parole est d'or. Sa dernière entrevue sur BBCNews (à propos de l'importance d'interdire aux fournisseurs d'accès de conserver la trace de nos connections) n'apprendra rien aux spécialistes de la question, mais les exemples et les analogies choisis sont lumineux, ainsi :

  • "Je n'ai pas envie que, si je recherche des livres sur cancer, ces données soient transmises à ma compagnie d'assurance, avec le risque de voir ma police d'assurance augmenter, à cause de ces recherches"
  • "J'estime très important que mon fournisseur d'accès amène l'internet jusqu'à mon domicile, de la même manière que la compagnie untel y amène l'eau. Cet apport de connectivité doit se faire sans contrainte, sans contrôle ni surveillance des sites sur lesquels je me connecte."
  • il plaide enfin pour que la procédure d'opt-in l'emporte clairement sur ce terrain.

Un interview à mettre en balance avec les sociétés contractantes dans le cadre des projets OpenID fondation ou encore OpenSocial fondation, fondations derrière lesquelles on retrouve encore et toujours les 3 grands acteurs que sont Google, Microsoft et Yahoo! Une composition qui si elle est dans la nature même des "fondations", et même si le projet affiché offre quelques garanties (notamment celle de placer sous licence creative commons les résultats des travaux desdites fondations), ne doit pas faire oublier que le risque de la centralisation des données publiques/privées/intimes entre les mains de ces acteurs appelle à une vigilance constante et à une réaffirmation de l'importance des travaux et des approches du mouvement open source (même si là encore, la stratégie des 3 firmes a permis de réinstrumentaliser l'open source à leur profit presqu'exclusif, en s'offrant une fenêtre de rêve sur l'ingénierie de ces projets et de ces développements).

(Via Pintini // Temps de rédaction de ce billet : 55 minutes)

Filtrage commercial

A l'image de ce qui avait déjà été proposé par Yahoo! dans son outil Mindset, Exalead vient d'ajouter une fonctionnalité à sa "zapette", laquelle permet désormais de filtrer les résultats commerciaux et non-commerciaux. Fonctionnalité intéressante mais premiers tests moins concluants que sur Yahoo!Mindset.
Qu'il s'agisse de requêtes se prêtant à ladite fonctionnalité (du genre "réfrigérateur"), ou d'autres s'y prêtant moins (du genre "olivier ertzscheid"), le filtrage est au final assez peu satisfaisant. Ceci étant, cela peut ponctuellement permettre de gagner du temps sur certains scénarios de recherche. Toujours est-il qu'en la matière, "trop de fonctionnalité ne nuit point", et qu'Exalead est le moteur fournissant la panoplie d'options de recherche la plus riche et la plus intuitive.

Téléportation "n -1" et synchronisation cardinale.

Je voudrais revenir rapidement sur deux des derniers billets publiés sur le blog officiel de Google.

  • Le premier annonce une fonctionnalité dénommée "téléportation" (on reconnaîtra là le goût et le talent prononcé de Google pour le marketing). Il s'agit en fait de l'opérateur classique de recherche à l'intérieur d'un site (opérateur "site:"), opérateur qui remporte toujours un franc-succès quand je le présente à mes étudiants comme un "moteur embarqué" permettant de fouiller n'importe quel site. Google vient donc de rendre possible cette interrogation, directement depuis la page de résultats, via l'apparition d'une fenêtre de recherche ("compobox") dédiée juste en dessous de la mention du site. L'air de rien, cette fonctionnalité renforce l'effet de stagnation qui maintient les utilisateurs un temps de plus sur le site Google, retardant d'autant leur arrivée sur le site cible. L'enjeu est évidemment  d'entretenir l'économie de l'attention qui est d'autant plus "rentable" pur le moteur si l'utilisateur reste dans son giron/cocon le plus longtemps possible.
  • Search_subset_2
  • le deuxième billet annonce ce que j'ai déjà présenté comme la quatrième étape de la dérive des continents documentaires, c'est à dire la mise en place d'une synchronisation transparente entre nos activités informationnelles connectées (on-line) et déconnectées (off-line). C'est sur Google Calendar que (dans un premier temps) cette fonctionnalité vient s'ajouter. Concrètement cela ne semble pas tonitruant : il s'agit de pouvoir synchroniser Google Calendar avec Microsoft Outlook ... et réciproquement. Techniquement, c'est une (petite) révolution dans le domaine de la cardinalité des applications web (dont Google Gears avait annoncé les prémisses). Dans le jargon informatique, la cardinalité désigne : "le nombre minimum et maximum de possibilités que chaque classe contient dans la relation liant 2 ou plusieurs objets." (Wikipédia) Je m'étais longuement intéressé au problème de la cardinalité des liens hypertextes dans le cadre de ma thèse. Il s'agissait dans ce cadre de "la possibilité d’établir des liens hypertextuels non plus mono-directionnels mais multi-directionnels (depuis un ou plusieurs documents, vers un ou plusieurs autres), leurs ancres faisant alors office de pivot, de point central." La cardinalité des liens est un problème crucial qui traverse toute la littérature scientifique sur l'hypertexte. Elle est un peu l'alpha et l'oméga d'un très vaste ensemble de problématiques liées, dont celle du versioning ("Le versioning désigne l’ensemble des manières de gérer, indépendamment de tout niveau d’échelle, les procédures permettant de rattacher différentes versions d’un même document à un (des) auteur(s), tout en permettant à chacun de s’approprier tout ou partie des documents produits par d’autres ou par eux-mêmes, et en assurant un suivi des différentes modifications apportées.") Bref bref bref, je vais pas vous refaire ma thèse dans un billet de blog (s'il y a des amateurs, elle est disponible ici). Donc Google vient de proposer à la synchronisation de nos activités connectées et déconnectées, une cardinalité nouvelle.

Moralité ?
ESPACE.
Après avoir (avec d'autres) fusionné l'ensemble des données publiques, privées et intimes en une sphère d'indexabilité unique (dérive des continents documentaires), contribuant ainsi (et via ses ambitions génomiques) comme aucun autre à l'émergence d'une problématique nouvelle (indexabilité de l'humain), cet effort redoublé pour accroître la cardinalité de nos rapports (sychrones ou asynchrones) à l'information lui permet de s'attaquer à la question centrale ... du TEMPS.
CQFD. Espace-temps. En se rendant progressivement maître de notre espace-temps numérique, l'utilisation du terme "téléportation" par Google n'est peut-être pas simplement une figure de style ...

La gratuité selon Anderson : de l'économie du don au commerce de la reconnaissance.

Le dernière "Une" du magazine Wired ne va pas du tout plaire à Denis Olivennes (pour qui "la gratuité, c'est le vol"). Chris Anderson (rédac'chef dudit magazine et auteur de la fameuse analyse de la longue traîne) n'y va pas par 4 chemins en titrant : "La gratuité est l'avenir de l'économie." ("Why 0,00$ Is the future of business").
L'argument préalable est le suivant : "Il est désormais clair que tout ce que le numérique touche tend vers la gratuité". Chris Anderson s'interroge sur l'actuelle gratuité des contenus et services les plus plébescités (moteurs de recherche, wikipedia, etc ...). Il y rappelle que nous évoluons dans une économie du don ("gift economy"). Et il pointe un certain nombre scénarios possibles :

  • "Scenario 1: Low-cost digital distribution will make the summer blockbuster free. Theaters will make their money from concessions — and by selling the premium moviegoing experience at a high price." Un scenario que rend possible l'effondrement des coûts d'équipement et d'infrastructure (bande passante, serveurs ...)
  • "Scenario 2: Ads on the subway? That's so 20th century. By sponsoring the whole line and making trips free, the local merchants association brings grateful commuters to neighborhood shops." A mon avis la métaphore le plus parlante : "Des pubs dans le métro ? C'était le 20ème siècle. En sponsorisant toute la ligne et en rendant les transports gratuits, les marchands locaux ramènent des passagers reconnaissants dans leurs commerces de proximité". Dit autrement, "l'économie du don" appelle le "commerce de la reconnaissance".

La suite de l'article propose une intéressante typologie des modalités de la gratuité :

  • "freemium" : concerne les contenus et certains services. Cela consiste à offrir le service (ou le contenu) "de base" et à vendre (si possible assez cher) le service ou les contenus "complets" (la version "premium"). Ce modèle est très courant, notamment dans le champ de l'édition scientifique avec son système de barrière flottante (gratuité des contenus passée une certaine date d'ancienneté), très répandu également dans le domaine de l'offre de services logiciels.
  • "Publicité" : inutile d'y revenir. LE modèle du gratuit-financé-par-la-publicité. Une sorte de seconde nature sur le web. Mais on peut également penser aux journaux gratuits. Comme le rappelle Anderson, "Toutes ces approches reposent sur le principe que la gratuité construit des audiences avec des centres d'intérets divers et de besoins exprimés que les publicitaires paieront pour les atteindre."
  • "Subventions croisées" : on vous offre un produit (ex : un lecteur DVD) qui vous engagera à en acheter d'autres (des DVD)
  • "Coût marginal zéro" : c'est l'exemple de la musique en ligne : entre sa reproduction numérique et sa distribution sur les réseaux peer to peer, le coût marginal est vraiment très proche du zéro absolu.
  • "Labor exchange" : quand vous votez pour des articles sur Digg ou sur Yahoo!Answers ou sur tout autre site du même type, vous créez de la valeur pour ces sites ou pour des sites tiers.
  • "Économie du don" : mouvement open-source.

Chris Anderson revient ensuite sur cette "économie de l'abondance" qui sert de point d'orgue à l'économie de "l'attention" et à celle de la "réputation". Et de présenter Google comme la parangon (et la banque centrale) de cette économie :

  • "Grâce à Google, nous disposons maintenant d'un moyen pratique pour convertir la la réputation (PageRank) en attention (traffic) et en argent (publicités)."Thanks to Google, we now have a handy way to convert from reputation (PageRank) to attention (traffic) to money (ads). Tout ce que vous pouvez convertir de manière consistante en monnaie, est également une forme de monnaie, et Google joue le rôle d'une banque centrale pour ces nouvelles économies."

Une vidéo postée sur YouTube du même Chris Anderson accompagne l'article.

L'ouvrage de Chris Anderson défendant cette thèse et intitulé "FREE", paraîtra (gratuitement ?) en 2009.

<Update> A compléter par le lecture de ce billet sur les modèles d'affaire du web 2.0 publié sur Internet Actu </Update>

(Source : Nonfiction.fr // Temps de rédaction de ce billet : 1h30)

Docteur Google : quelle médecine pour demain ?

Prologue ...
Les moteurs, tous les moteurs, caressent depuis longtemps déjà le rêve d'être médecins. Après la bataille de l'information (gagnée "contre" la presse), après la bataille de la connaissance (sur laquelle ils disposent pour l'instant d'un très net avantage quantitatif "contre" les bibliothèques), la bataille du génome. Après s'être rendus maîtres de la base de donnée des intentions, c'est désormais, bien plus que du graphe social, du génome de l'humanité qu'ils sont en quête. Et leurs moyens ne sont pas ceux d'un Quichotte.

Ce qu'il y a derrière la médecine 2.0
Retour sur quelques problématiques essentielles de la "médecine 2.0" ou "quand les moteurs seront médecins" ...
Il faut d'abord noter que ce ne sont pas les applications (informatiques) qui manquent d'applications (médicales). ReadWriteWeb liste son top 20. On y découvre trois catégories de sites :

  • côté patients :
    • des sortes de forums pharmaco-hospitaliers à la sauce 2.0 (Patientlikeme) dans lesquels il est possible de trouver "ceux qui souffrent de la même maladie que moi" ou "ceux qui prennent le même traitement que moi".
    • des sites de stockage en ligne de l'ensemble de ses informations et données médicales (voir  par exemple le descriptif du site "Mivitals" sur Techcrunch)
  • côté praticiens : ils ne sont pas en reste avec Sermo qui permet à plus de 50 000 médecins et cliniciens d'échanger autour de cas pratiques et cliniques.
  • côté patient qui cherche un médecin : le site Vitals est proprement hallucinant (pour nos esprits étriqués de la vieille europe, mais tout à fait révélateur d'une certaine forme de pragmatisme orwellien anglo-saxon : le principe est que les patients peuvent soit y noter des médecins qu'ils sont allé consulter (ou non ...), soit s'en servir pour trouver des médecins (et voir s'ils sont ou non bien notés). Mais la fiche signalétique du médecin lambda ne s'arrête pas là : il est en effet possible pour tout médecin référencé dans la base de donnée de Vitals, d'avoir accès à ses affiliations (hopitaux ou cliniques dans lesquels il travaille ou a travaillé), à son cursus universitaire (quelle faculté a-t-il fréquenté et dans quelle "option"), à des informations "disciplinaires" (si le médecin à déjà dû faire face à des sanctions ou des procès, ou si de "mauvaises pratiques" ont été relevées par des patients), ses publications scientifiques, les langues qu'il parle, et les assurances médicales qu'il accepte ... C'est proprement hallucinant tant le décalage est immense avec les quelques tentatives françaises de jouer la compétition entre hôpitaux et entre praticiens sous couvert de transparence et d'information du patient.

La "santé 2.0" dispose même déjà de sa conférence au titre programmatique : "Connecting consumers and Providers". Vous aurez noté que "consumer" n'est pas davantage une traduction de "patient" ou de "malade" que "provider" ne l'est de "médecin" ... L'avantage c'est qu'au moins on sait où l'on met les pieds (nickelés) ...
Cette même médecine 2.0 hérite de nombre des avantages et des problèmes du sceau "2.0" parmi lesquels celui de la crédibilité, de l'autorité. Ces dernières problématiques pouvant s'avérer littéralement "vitales" dans le cas, par exemple, des blogs médicaux qui fleurissent aujourd'hui sur le net. Sur ce sujet (=ce que le "2.0" apporte à la médecine), je vous recommande ce diaporama exhaustif et incontournable (repéré grâce à Techcrunch)

Médecine 2.0 : une question de sphères de données.
Avant d'en revenir à nos chers moteurs, il faut bien comprendre que la clé de la médecine 2.0, ce sont les données. Exactement de la même manière que les données sont la clé du web 2.0. Et ces données sont de plusieurs ordres, appartenant à différentes sphères (sur l'origine desdites sphères, cf ma petite théorie de la dérive des continents documentaires) :

  • Sphère intime : Données "médicales". C'est le fameux "dossier médical". Vos traitements, vos prescriptions, l'historique de vos pathologies. La sphère est ici celle de l'intime.
  • Sphère personnelle publique : Données "sociales" sur les patients et les praticiens. Elles peuvent être publiques comme dans le cas des 4 services évoqués plus haut, avec la règle de l'opt-in (ce sont les principaux intéressés qui doivent alimenter leurs "fiches"). De "l'extime" (= de l'intime tourné vers l'extérieur) si l'on préfère.
  • Sphère publique collective : Données cliniques : elles rassemblent les articles et les données issus de bases de données en médecine et dans les domaines connexes. Ces données factuelles, ces protocoles d'expérimentations, ces articles scientifiques doivent être impérativement publics (dans une logique d'opt-out), et idéalement gratuits, pour que tous les praticiens qui en ont besoin - notamment dans les pays émergents ou en voie de développement - puissent y avoir accès dès que cela est nécessaire (sur ce sujet, vous pouvez d'ailleurs vous précipiter signer la pétition de soutien à la Cochrane Library, explications sur l'intérêt de la chose dans Urfist-Info).
  • Sphère personnelle privée : Données "génomiques". Vos gènes. Votre génome. Son séquençage. Et toutes les applications (médicales ou non) qui y sont liées.
  • Sphère collective privée : les mêmes données génomiques, à l'échelle non plus de l'individu mais d'une population, collectées par des sociétés ou des organismes n'ayant pas de vocation médicale affichée ou prépondérante.

C'est sur les bases du projet collectif ou politique (ou marchand ... ou les trois ...) qui soutiendra et "pensera" l'articulation de ces différentes sphères que se construira la médecine du siècle prochain.
Comme l'ont montré les points de rappels précédents, qu'il s'agisse des données, de la prescription, de la mise en relation, du stockage, sur tous ces points essentiels de la périphérie médicale, les moteurs de recherche sont évidemment les mieux placés pour proposer rapidement aux individus (et aux États ...) une offre médiale 2.0 "clé en main".

Ceux qui sont derrière la médecine 2.0
Après bien des effets d'annonce de la firme de Mountain View (pour un récapitulatif de sa stratégie, voir ce billet), c'est finalement Microsoft qui lui grilla la politesse avec le lancement de son service Healthvault, dont je vous disais plein de bien dans ce billet. Mais là où le site Healthvault ressemble encore aujourd'hui à une (jolie) usine à gaz toute pleine des logos de ses sponsors, et là où Healthvault reste encore avant tout un moteur de recherche d'informations et de données médicales, Google vient de reprendre l'avantage en déployant le premier partenariat terrain dans lequel un moteur de recherche (en tant qu'entité commerciale) se fait le principal et unique intermédiaire dans la chaîne de la prescription et du soin. Soit, vu sous un autre angle, une désintermédiation programmée et actée de l'acte médical.

La première pierre ...
Ce dont je parle c'est le partenariat avec la Cleveland Clinic. Un partenariat qui fera date, comme le fit celui des premières bibliothèques contractantes du programme Google Book Search (pour mémoire : Harvard, University of Michigan, New York Public Library, Oxford et Stanford). Les patients de cet organisme (la Cleveland Clinic) bénéficient déjà d'un accès à un dossier médical informatisé. Comme l'indique le billet du blog officiel de Google, ce partenariat vise donc à "tester notre modèle de partage de données." En clair (je reprends ci-dessous et traduis les points signalés dans le billet annonçant le partenariat) :

  • "les patients de la clinique pourront importer leurs données médicales dans un leur compte Google." C'est donc bien d'un changement de sphère qu'il s'agit : on passe de la gestion de données médicales "dans et par" un organisme habilité (une clinique), à la gestion des mêmes données "dans et par" une firme privée commerciale sans compétence médicale.

De son côté, l'annonce relayée sur le site de la clinique indique qu'entre 1500 et 10000 patients seront concernés et parle, à propos du susmentionné changement de sphère, d'un "live clinical delivery setting".  La même clinique annonçant que "le but ultime de cette expérimentation" est "de permettre aux patients d'interagir avec de multiples praticiens, services de santé et pharmacies." Un objectif que l'on retrouve mot pour mot dans le billet du blog officiel de Google qui indique travailler avec "beaucoup de compagnies d'assurance, de groupes médicaux, de pharmacies et d'hôpitaux." Ce "modèle de partage de données" dont parle Google est donc bien, pour moitié au moins, à destination de compagnies dont l'intéressement aux problématiques de santé n'a rien à voir avec le cadre du soin (compagnies d'assurance et pharmacies dans une moindre mesure).  Dit autrement, si l'intérêt pour le patient reste à démontrer et si l'intérêt pour l'avancée de la médecine restera nul, l'intérêt financier pour les groupes d'assurance et les grands groupes pharmaceutiques n'est lui, plus à démontrer ...

La deuxième pierre ...
Sept jours après l'annonce de ce partenariat, soit le 28 février, un nouveau billet du blog officiel Google pratique l'art consommé du teasing en délivrant parcimonieusement quelques copies d'écran du toujours annoncé et jamais encore entrevu service Google Health (d'où le qualificatif de Vaporware qui lui est octroyé par Techcrunch). Ladite copie d'écran permet d'avoir la confirmation que Google Health balaiera bien toute l'étendue des services de la médecine 2.0 telle que décrite plus haut : il sera possible d'y importer ses données médicales personnelles, d'y trouver un docteur,  d'y consulter ses ordonnances, ses traitements, et d'ajouter des informations à son profil Google Health tout en naviguant sur le net. Le lancement du service est prévu "dans les prochains mois", probablement à l'issu de l'expérimentation avec la Cleveland Clinic.
Naturellement, les compagnies d'assurance et autres enseignes pharmaceutiques n'auront pas accès à votre profil Google Health. Mais. Mais il est évident que comme pour d'autres services, Google proposera des liens sponsorisés pour les profils Google Health, et il est plus que probable que les mêmes compagnies d'assurance et groupes pharmaceutiques disposeront également de leur "espace" Google Health, un espace vers lequel vous pourriez être orientés en suivant le lien "discover more health tools for managing your health", lien disponible en place centrale sur la page de votre profil Google Health.
La deuxième pierre c'est donc celle de la publicité, coeur inamovible de l'appétence et de la compétence googléenne.

La cathédrale du génome planétaire.

Si le lancement du site Google Health s'inscrit dans une stratégie marketing court-termiste (?), un rapide coup d'oeil en arrière sur les sphères concernées par la médecine 2.0 nous permet d'y voir plus clair dans la stratégie à long terme de la firme de Mountain View. Reprenons donc (rapidement) :

  • Sphère intime : Données "médicales". Tout est prêt. Les dossiers médicaux existent. Ils sont numérisés et accessibles en ligne dans l'enceinte médicale (hôpital ou clinique) et demain via un compte standard sur un moteur de recherche.
  • Sphère personnelle publique : Données "sociales" sur les patients et les praticiens. Là encore tout est prêt. Le seul changement concernera la centralisation de l'ensemble de ces informations sur des moteurs comme Google ou Microsoft (une centralisation qui passera d'ailleurs probablement par le rachat de quelques compagnies pionnières et/ou bien établies et/ou disposant d'une base de donnée suffisamment conséquente)
  • Sphère publique collective : Données cliniques. Idem que pour le point précédent. Même s'il faudra collectivement être particulièrement vigilant pour maintenir, sur ces données, un droit d'accès libre et gratuit partout et pour tous.
  • Sphère personnelle privée : Données "génomiques". Vos gènes. Là encore, les avancées vont bon train, la société 23andMe s'y distingue, et Google est partenaire/actionnaire de ladite société. Le séquençage complet génotypage (cf ce commentaire) de votre génome coûte aujourd'hui 999 $.
  • Sphère collective privée : les mêmes données génomiques, à l'échelle non plus de l'individu mais d'une population. La voilà, la stratégie à long terme. Et voici pourquoi ...

Bloomberg nous apprend que le plus grand projet de séquençage du génome (100 000 personnes "visées" avec un objectif de 1000 personnes la première année pour un coût de 50 millions de $) vient d'être lancé par des scientifiques d'Harvard. L'objectif est d'avancer dans la connaissance et le traitement des maladies. Et que dans ce projet, Esther Dyson (de la société 23andMe) est embauchée, et que ... Google et Orbimed (une firme d'investissement dans le domaine de la santé) en seront les financeurs.
Pour la recherche, pour le traitement de ces maladies, et pour l'instant, c'est un cercle vertueux. Google est l'une des seules sociétés à avoir l'infrastructure informatique (la capacité de calcul) et les ressources financières pour porter ce genre de projet. Pour nos sociétés, c'est autre chose ; que sur ce genre de projet, toute la zone de décision, d'initiative, de pilotage et de contrôle (front et back-office) "échappe" ainsi à la sphère publique, à la sphère politique (au sens étymologique du terme) est le signe avant-coureur de bien des possibles et irréversibles dérives. D'autant que de l'aveu même des dirigeants de ces sociétés qui fleurissent aujourd'hui sur le créneau de la génétique personnelle, si le premier objectif est de gagner de l'argent en vous vendant le code de votre génome (sphère personnelle privée), le second objectif, le "vrai", est "to collect a large database of genetic information and then come back to you over time with invitations to provide specific health data and participate in research." Sphère collective privée.

Les moteurs de séquençage sont à la manoeuvre. Efforçons-nous collectivement de rester à la barre.

(Sources : sous les liens // Temps de rédaction de ce billet : 3 heures et 12 minutes // Nombre de sites/billets consultés pour sa rédaction : une grosse vingtaine).

Welcome to the World Life Web.

In 1994, in the wake of Tim Berners Lee’s work, the World Wide Web was officially born. A global web, wide in its dimensions as in its contents. Over the years, these contents have literally exploded, imposing to all of us the use of search engines to try and sort out this fertile chaos on the basis of the principle of a classification ‘by relevance’. The main issue, when initially managing the web, was developing the addressing of documents. To find them, and to find them again, the documents needed a physical address on the network. The answer was given in particular thanks to the  "http protocol" (hypertext transfer protocol) as well as via the naming system which enables to identify and classify web sites on the basis of their domain name (DNS). This addressing system is still somewhat problematic nowadays and must face the constant evolution of its contents, hence the appearance of new extensions (‘mobi’ for sites dedicated to mobile telephony, ‘museum’ for museum web sites, etc) and the open question of widening this protocol to all languages of the planet. This was the first documentary age of the web.
Then came the World Live Web, i.e. an instantaneous web, a web giving the latest published information in real time. Google News service was, as such, one of the pioneers of this second documentary age, but it also enables to refer to what is called micro contents, e.g. comments on blogs. Indeed, the relevance criterion used by search engines remains crucial, but there is also another important criterion, i.e. the capacity to account for the evolution of documents published on the web whatever they are. Where the mainstream search engines only indexed pages, the world of blogs search engines have started indexing blogs as snippets of documentary as soon as they are published, indexed and accessible.
For some time now we have entered a third documentary age, the World Life Web, in particular with the extraordinary boom of social networks (Facebook, MySpace) and of virtual worlds  (Second Life). After the addressing of documents, after their level of granularity (increasingly thinner), the main issues of this new age are the sociability and the indexable and remixable nature of our digital identity as well as its traces on the network. In these digital worlds and networks, everyone can provide the information he/she wishes and this information can equally fall within our public sphere (e.g. our occupation), our private sphere (our relations, our friends) and above all our intimate sphere (our political, religious and sexual preferences). An increasing number of social networks enable the huge catalogue of human individualities, which compose them, to be indexed by search engines. This necessarily poses the question of the relevance of human profiles. A question which is still in its beginning stages, but whose scale of problems raised can rightly make one shudder. Effectively, it is an established fact that each user of these systems, far from having at their disposal a unique profile freely granted and containing only information of a public nature  (a bit like our identity cards) have several different profiles on different sites in different public or private spheres. And that many users enter these social networks through nicknames (which mask their real identity) or avatars, also making up identities which are sometimes entertaining, sometimes reconstructed, sometimes deceptive, and often idealised, but always sketchy. The confidentiality policy of the websites gathering the generally freely granted information has already been the subject of many criticisms, mobilizing institutions and associations on the niche of the defence of a right to erase in the digital world. If it is possible to make people aware of a logic of industrialization of the private sphere which underlies these  worlds, if it is possible to appeal to their vigilance and their responsibility, it remains impossible to control what will become of the remixing of all the traces, once displayed for instance on a search engine. The questions which must be considered today are the indexable nature of the human being, the question of whether Man is or is not a document as any others, the question of  being equipped with a comprehensive and uncontrollled digital identity. This identity will be defined and has already largely been via my journey on the net, my purchases, the (controlled or not) expressions of my identity display as well as by the reflection of the whole such as it will appear remixed in the search engines, the social networks or the virtual worlds. The urgency of this question calls for another one: why ? Documents and key-words have gained a trading place. They are sold and bought on the market place of the Internet which largely regulates Google search engine. Will our digital identity traces also be mere commodities in future ? Welcome to the World Life Web.
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Traduction du texte original publié ici même et repris sur Ecrans.fr
Merci à Fabienne Portier (McF Anglais) pour la traduction, et merci également aux étudiants de l'IUT qui , sous sa responsabilité, ont durement planché sur la traduction de ce texte.

Big bang, big crunch et big bisou III

La meilleure analyse de l'affaire du Week-End n'est pas à lire dans les colonnes de vos quotidiens nationaux ou dans vos blogs favoris, mais dans un mail d'Hervé Le Crosnier envoyé sur quelques listes de diffusion et que je relaie ici (puisqu'Hervé est toujours SBF - sans blog fixe ...)
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La nouvelle vient de tomber ce vendredi midi : Microsoft vient de faire une offre de 44,6 Milliards de dollars pour Yahoo! Bon moment pour capturer dans ses filets un Yahoo! en perte de vitesse et surtout en manque de stratégie (l'offre précédente, en mai dernier portait alors sur 50 Milliards de dollars. -10% en huit mois). Yahoo! vient de licencier, et sous la forme discrète des communiqués économiques, Microsoft, prévoit de dégraisser encore ("la fusion des entreprises créerait des synergies permettant d'économiser un million de dollars par an").
Pour autant, ce deal est loin d'être ni acquis (depuis deux ans que l'on en parle, l'échéance est toujours repoussée), ni facile (la culture des deux entreprises est largement différente, ce qui rendra vraisemblablement la fusion peu efficace). L'offre de Microsoft est néanmoins significative des divers mouvements des principales plaques tectoniques de l'internet dans la situation actuelle. Ceux que j'appelle les "vecteurs", dont le métier principal est d'organiser de grandes banques de données des "intentions" de leurs usagers (le terme est de John Battelle). Revendre vos intentions à l'industrie de l'influence est, depuis le succès de Google et la croissance à deux chiffres de la publicité sur internet, le moteur principal, tant des innovations techniques que des stratégies de  rachat des firmes.
Dans le domaine publicitaire, la mobilité est une grande force. Rien n'est plus sensible à "l'air du temps" que la publicité. Une entreprise jeune comme Google y trouve plus de place que Microsoft, ou même Yahoo! qui a trop essayé de décalquer le modèle des médias autour de sa stratégie de "portail" (pour ne point parler de AOL, autre opportunité pour Microsoft).
La publicité "comportementale" en vogue, qui s'appuie sur la catégorisation des individus et l'insertion de l'influence dans le coeur même de l'information, favorise les méthodes "dispersées" plutôt que les stratégies de masse. Google, avec ses "adSense" proposées dans des millions de blogs peut jouer ce modèle, là où le succès de Yahoo! reste attaché à la fidélité (comportement de relation aux médias) des lecteurs pour ses "services en ligne" (de la vidéo à la musique ou au shopping bien plus que la recherche documentaire). C'est aussi, dans le même registre, une opportunité qui pourrait permettre à eBay de surmonter sa crise et de s'ouvrir comme véritable "vecteur" et non plus seulement "place de marché".
"Dis-moi ce que tu achètes, et je te montrerais ce que tu acheteras" est le crédo actuel, qui remplace la logique de "renforcement des marques". C'est une stratégie adaptée au pilotage à court terme qui semble s'emparer de l'économie mondiale (répercussion de l'inflation chinoise, fin des produits à très bas coût et prise de conscience, certes fragile, mais réelle, des dangers de l'externalisation des coûts écologiques).
Vendre maintenant, pour avoir les moyens de tenir la traversée du désert et rebondir sur les marchés à haute valeur ajoutée du futur ("nous avons gagné de l'argent à réchauffer la planète, nous en gagnerons à la refroidir"). Ce court terme induit néanmoins des concentrations économiques et des opérations techniques de grande ampleur, à la hauteur du saut vers l'inconnu que représente le numérique.
Si la stratégie est risquée pour Microsoft, notamment en raison de l'opposition "personnelle" de Jerry Yang, le fondateur de Yahoo!, elle semble néanmoins la seule possible. Il faut pour toutes ces entreprises surfer sur la vague de la publicité "contextuelle" et étendre son modèle aux autres médias.
Le centre de recherche sur la publicité AdLab de Microsoft n'a guère produit de nouveautés en ce domaine, se contentant de la géolocalisation, au départ appuyée sur la connaissance des usagers de Microsoft par le biais de leur système d'exploitation, mais depuis rendue accessible à tous par l'usage des numéros IP et des cellules de GSM. De son côté, Yahoo! a acheté à tour de bras les entreprises innovantes pour insérer de la publicité "évolutive" (i.e. différente en fonction du nombre de fois où l'utilisateur aura vu la même promotion) ou la contextualiser dans les médias continus, comme la vidéo et la musique (rachat de BlueLithium en août 2007, Right Media en mai 2007, ouverture d'un service de musique financé par la pub en janvier 2008...)
Pendant ce temps, Rupert Murdoch se frotte les mains. Sa stratégie de partir des empires des médias pour gagner l'internet (rachat de Ask, le moteur de recherche, après celui de MySpace, le réseau social, puis actuellement stratégie d'ouverture des API aux développeurs externes, MySpace suivant le chemin de Facebook). Le Wall Street Journal lui permet de jouer sur les deux tableaux : un accès premium payant (qui pourrait se passer de la manne des revenus réguliers de l'abonnement des entreprises à ce journal ?) et l'attraction d'un nouveau public par des extraits gratuits financés par la pub.
Ce marché de la publicité numérique est aussi assez majeur pour suggérer une ré-orientation des entreprises de ce secteur. Ainsi Publicis, dont la filiale Digitas vient de racheter "Communication Central Group" une des principales agences chinoises pour produire à bas coût (tant que ça dure) des publicités déclinées pour suivre le mood des lecteurs, tel qu'il est défini par ce qu'il consulte. Et aussi pour ouvrir le "marché chinois, russe ou brésilien", dont les économies en plein boom vivront avec une publicité "directement numérique, au travers des mobiles et de l'internet".
N'oublions pas non plus l'activité multisectorielle des opérateurs de télécoms : devenir vecteur quand on maîtrise déjà une "économie de compteurs" semble une opération doublement gagnante... même si l'investissement technique représente un gap important : avoir un moteur de recherche adapté au web, mais aussi, et certainement surtout, aux médias (vidéo et son) et au mobile (présentation adaptée, doublée de la gélocalisation et de l'échange par auto-reconfiguration de réseaux sociaux de proximité - "twitter like"). De ce point de vue, la relance du moteur de Orange en décembre dernier ne remplit pas toutes les conditions. Alors que le site d'Orange est le troisième site le plus visité en France, son moteur culmine entre 1 et 2 % des recherches...
Ajoutons aussi que la constitution de vecteurs qui peuvent disposer à la fois des revenus publicitaires, de la maîtrise des contenus et, même si on n'en parle pas assez, de l'autonomie de leurs infrastructures (serveurs et de plus en plus réseaux) fait par ailleur peser le risque d'une balkanisation de l'internet.
Le débat sur "la neutralité du réseau" a suscité chez les grands vecteurs, qui ont pris la tête de la campagne, la volonté de s'affranchir des "common carriers" qui ont fait le succès de l'internet (construction coopérative, chacun apportant sa contribution au réseau global, ce qui a permis, malgré les nombreuses annonces catastrophiques, de rendre très rares les phénomènes d'engorgement).
Le projet annoncé puis repoussé, puis ré-annoncé d'un "GooglePhone" et d'un réseau mobile autonome est un indice que ce fer reste sur la forge, prêt à servir. D'autant qu'il pourra s'appuyer sur la multiplicité des "data centers" de Google aux quatre coins du monde (aujourd'hui les pays asiatiques sont en concurrence pour accueillir le prochain...). Une stratégie d'implantation de centres serveurs et d'un backbone autonome que suit aussi Amazon, même si son activité de "libraire en ligne" n'a pas besoin d'une telle capacité de calcul (aujourd'hui, c'est l'usage des web services, en attendant la diffusion de la musique, qui est devenu principal au sein du réseau de Amazon).
Bref, la bataille des gros bras des industries convergentes, dont la fusion (ou l'OPA inamicale) de Microsoft et Yahoo! telle qu'annoncée ce matin est l'indice du jour, doit nous rappeler que l'internet est à la fois le produit de l'investissement personnel, non-marchand des millions d'internautes, qui le nourrissent en données et en idées, et aussi le produit de l'investissement bien matériel, en espèces sonnantes et trébuchantes, pour obtenir le contrôle des "vecteurs", mélange détonnant de contenus et de tuyaux, d'une économie de dispersion multicentre et de la concentration des petites rivières, de la vente d'espace (publicitaire) et de la construction d'un espace réseau (matériel)...
Pas seulement un nouveau modèle économique, mais bien une économie entière qui ré-organise le monde des informations, de la communication... mais surtout demain le monde de la production et l'organisation de la vie publique. Avec de nouveaux béhémots industriels capables de dessiner à la place des citoyens les formes de "régulation" et de contrôle... si nous n'y prenons garde.

Hervé Le Crosnier
Caen, le 1 février 2007
licence Creative Commons by-nc

Sources et approfondissement :
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Microsoft Bids $44.6 Billion for Yahoo
The New York Times, 1 février 2008
http://www.nytimes.com/2008/02/01/business/01cnd-yahoo.html

With Yahoo deal off, what next for Microsoft?
By Elizabeth Montalbano, IDG News Service, 05/08/07
http://www.networkworld.com/news/2007/050807-with-yahoo-deal-off-what.html

It’s an Ad, Ad, Ad, Ad World
By Louise Story; The New York Times, 6 août 2007
http://www.nytimes.com/2007/08/06/business/media/06digitas.html

Avec Smart Ads, Yahoo veut créer des publicités à la volée
Estelle Dumout, ZDNet France, 4 juillet 2007

Sur l'impact de l'internet sur le mode de production, y compris
des biens matériels, voir le site de la P2P Foundation
p2pfoundation.net/

Et puis mon mémoire de HDR qui parle (entre autre..) de la
notion de vectorialisme
Réseau, bibliothèques et documents numériques : architecture
informatique et construction sociale
http://tel.archives-ouvertes.fr/tel-00204139/fr/

En ce domaine, la lecture de la science-fiction est toujours
une pratique qui ouvre les yeux :
Cory Doctorow : EnGooglés (traduction de Scroogled)
http://cfeditions.com

Neal Stephenson - Le Cryptonomicon - Payot SF (3 tomes)

Big bang, big crunch et big bisou II

Comme prévu tout le monde en a parlé tout le Week-End. Presse, radio, télé, blogosphère à l'unisson. Carla et Nicolas Microsoft à fait une offre de rachat à Yahoo!. Sur ce mariage très "silicon people" entre Carla et Nicolas Microsoft et Yahoo!, tout le monde a, avec plus ou moins de talent et plus ou moins d'informations sourcées, posé les mêmes bonnes questions : A qui profit le crime ? Les deux cultures sont-elles compatibles ? Quel sera l'avenir de chacune des "marques" ? Est-ce bien raisonnable ? Annonce bling-bling ou vraie nécessité économique ? Qu'est-ce qu'une jeune et dynamique société peut trouver d'attirant à une petite et vieillisante entreprise (à part son argent) ? Est-ce que Jean-Marie Bigard était le témoin ? Benoît XVI bénira-t-il cette union sur la Yacht de Vincent Bolloré ? etc .
Or - et plus sérieusement - voici que ce soir, le blog officiel de Google se fend d'un communiqué "officiel" qui dit en substance s'inqiéter de l'impact de cette nouvelle pour l'ouverture et la liberté sur le réseau. Rien d'étonnant dans cette prise de position qui n'est qu'un épisode de plus dans la guerre psychologique opposant hier les trois grands (GYM) et demain peut-être les deux survivants. Ceci étant, les inquiétudes de Google sont légitimes même s'il est assez comique de voir l'ogre de Mountain View reprocher à son rival d'avoir trop ... d'appétit. En la matière, et sur le fond, ce sont les différents organismes nationaux et internationaux en charge de la gestion des conflits de monopole qui trancheront (ou qui diront leur incapacité à trancher ...). Mais dans la bataille de l'opinion sur cette affaire, Google vient de placer son premier pion.

<Update> Voir l'analyse de Jean-Marie Le Ray qui pointe bien sur l'aspect "commu