C'est donc fait. Le rapport de Denis Olivennes, PDG de la FNAC a été remis à Nicolas Sarkozy vendredi, en présence de la ministre de la justice, de la culture et de l'industrie. Justice, industrie, culture. Difficile de faire mieux comme sainte trinité. Demander à Denis Olivennes PDG de la FNAC de faire un rapport sur le
téléchargement illégal, c'est un peu comme demander à Georges W. Bush
de trouver des preuves sur l'existence d'armes de destruction massive en Irak. Il y
arrivera. Au moins pendant un temps.
A lire le rapport et les analyses qui n'ont pas manqué de fleurir, ce qui frappe d'abord est que l'on est en face d'un non-rapport. Certes, la logique du "on n'est jamais aussi bien servi que par soi-même" est préservée : la FNAC sort incontestablement grandie (je ne parle ici que de son chiffre d'affaire) de ce rapport. Certes les grands lobbys et les industries culturelles sont remarquablement préservées. Et ces deux premiers éléments suffisent à fournir un cadre d'analyse. Mais au-delà même des mesures présentées, le rapport Olivennes est un non-rapport : car en l'état, nul ne sait comment il pourra être appliqué.
Le coeur du rapport, c'est donc (soi-disant) de ne pas entrer dans une logique répressive mais bien plutôt dans une logique "éducative". Et comment éduque-t-on aujourd'hui ? Par la castration. Denis Olivennes nous l'a suffisamment expliqué dans la presse, ce ne sont pas les "gros téléchargeurs" qui sont visés, mais les petits, "les enfants", "nos enfants". Et oui. Les internautes sont des enfants. Ils ne "se rendent pas compte", ils ne mesurent pas à quel point en cliquant sur le lien permettant de télécharger illégalement le dernier album du dernier vainqueur de la Star Academy, album pour lequel ils ont épuisé le forfait téléphonique de leurs parents en envoyant des SMS à "Nikos" pour permettre à "leur" champion de remporter le titre, les internautes, ces enfants, ne mesurent pas à quel point ils contribuent à rapprocher chaque jour davantage Pascal Nègre, Patrick Bruel et tant d'autres d'une misère crasse, d'un honteux RMI (revenu musical d'insertion). Alors comme il est établi que les internautes sont des enfants, comme les enfants sont des irresponsables, et comme il faut protéger les enfants d'eux-mêmes, on se fait pédagogue. Vous noterez au passage le très habile syllogisme : les internautes sont des enfants (majeure), les enfants sont des irresponsables (mineure), les internautes sont des irresponsables (conclusion). Bref, comme je vous le disais, on en appelle à la pédagogie. "Tu ne veux pas prêter ta voiture à ton petit frère ?" Paf. On te supprime ta voiture. "Tu ne veux pas donner de ta purée à ton copain ?" Paf. On te supprime ta purée. Tu ne veux pas acheter le dernier CD de Laurie bourré de DRMs ? Paf. On te coupe l'Internet. Méchant garçon. Françoise Dolto doit être en train de faire la toupie dans sa tombe.
Parce que la grande idée du rapport de Denis Olivennes, LA mesure pédagogique, LA mesure sur laquelle nous dit-on l'ensemble des acteurs ont accepté de revenir sur leurs positions, de faire des concessions, de se "grenelliser" l'âme et le porte-feuille, c'est celle-là. Si vous téléchargez illégalement, "on" vous avertit, "on" vous avertit une fois, deux fois, trois fois, et puis, paf, "on" vous coupe l'internet.
Mais "on" ne sait pas qui c'est qui nous avertira avant que de nous couper, hic et nunc, nos glorieux attributs numériques. La rapport parle d'une (énimème ...) "instance de régulation", "autorité indépendante". Qui y participera ? Comment les membres seront-ils nommés ? Comment et sur quelle base saisiront-ils l'autorité judiciaire ? La seule chose qui est sûre c'est que les FAI sont réduits au rôle de délateurs, qu'ils sont par ailleurs prêts à endosser en faisant le dos rond, ayant eu trop peur qu'on ne leur refasse le coup d'engager leur responsabilité pénale (ce qui aurait été une égale aberration). Bref, sur "qui coupe et comment", C'est le flou le plus absolu, et pour cause.
Au-delà même de l'ineptie visionnaire dont témoigne cette pathétique approche, le non-rapport Olivennes et très dangereux. Il l'est parce qu'on ne sait rien de ce "on" qui après nous avoir averti, nous coupera l'internet. A lire le discours de Nicolas Sarkozy lors de la réception du rapport Olivennes, on a du mal à savoir qui des deux incarne le mieux ce petit père castrateur, ce Sancho Pança un peu fat défendant comme à l'insu de son plein gré les pôôôôvres industries culturelles face aux cohortes noires des téléchargeurs, ce docteur Pangloss de la raison binaire, du manichéisme rhétorique, ce docteur Folamour de l'axe (industriel) du bien (musical) face aux foules d'enfants irresponsables de l'axe du mal, tous voleurs, tous coupables, tous mal éduqués. Faut dire qu'en matière d'éducation, les industries culturelles représentées dans l'aéropage elyséen se posent un peu là.
Il va falloir s'y faire. Non content d'être engooglés, le rapport Olivennes institue la création d'un "répertoire national des abonnés dont le contrat aura été résilié pour les motifs ci-dessus" (c'est à dire téléchargement illicite). Oh bien sur, c'est également écrit dans le rapport, avant, on va demander son avis à la CNIL (qui n'a je vous le rappelle qu'un avis consultatif). Comme d'habitude la CNIL dira que "oh ben quand même c'est un peu embêtant", et comme d'habitude le gouvernement passera outre.
Ce que ne dit pas le rapport Olivennes c'est si une fois que l'on m'aura coupé l'internet, cette information sera recoupée avec le fichier base-élève qui suit désormais mes enfants dès la classe de maternelle, avec celui qui fait des éducateurs sociaux de contraints délateurs, avec celui qui me filme quotidiennement dans tous mes déplacements. Ce que ne dit pas le rapport Olivennes c'est si demain, on s'exposera à des coupures préventives d'Internet, non sans en avoir été averti par des missives électroniques de ce genre :
- "Cher Monsieur Ertzscheid, nos services ont constaté que vous naviguiez principalement sur des sites altermondialistes et faisant l'apologie d'une pensée libertaire, en plus deux de vos trois enfants sont ou ont été suivi par un service d'aide scolaire à l'enfance (le RASED), et vous avez été vidéofilmé au premier rang lors d'une séance de parrainnage républicain d'étrangers sans papiers, vous correspondez donc au profil type du téléchargeur illégal, et à ce titre, nous vous signifions par la présente une coupure préventive de 6 mois de votre accès Internet. Afin cependant de ne pas vous porter préjudice, le MVRBIC - ministère du vitalisme, de la raison binaire et des industries culturelles - est heureux, en compensation, de vous offrir un abonnement de 6 mois dans une salle de sport gouvernementale ainsi qu'un forfait cinéma offert par le mécène Lagardère, qui vous permettra, ainsi qu'à votre famille, de profiter pleinement et en toute légalité des derniers films de Christian Clavier."
"Nous vivons une époque épique. Mais nous n'avons plus rien d'épique. La musique se vend comme le savon à barbe." Etc.
Et le combat s'annonce rude. A ma droite, Denis Olivennes, "La gratuité c'est le vol", à ma gauche, Lawrence Lessig "Free culture". Binaire ? Vous avez dit binaire ?
Sources et ressources à lire pour le plaisir :
- le billet de Versac qui revient longuement sur le discours (p-a-t-h-é-t-i-q-u-e) de Nicolas Sarkozy.
- naturellement tous les billets de Ratiatum sur la question (ici, ici, ou encore là)
- le billet d'André Gunthert sur la logique propre de la création sur le Net (quand le rapport Olivennes et le discours de Sarkozy n'ont que le mot diffusion à la bouche)
- Celui de Techcrunch.com et celui de Francis Pisani pour comprendre qu'outre-atlantique, Sarko l'américain continue de faire le bonheur des
industries de la culture lourde, à moins que ce ne soit celui des
industries lourdes de la culture (RIAA, MPAA ...)
- le billet de mémoires2silence pour un rappel de l'ensemble des propositions du rapport Olivennes.
<Update> à lire sur l'excellent Rue89, Denis Olivennes répond aux lecteurs de Rue89. </Update>