Le cadeau de noel idéal pour les - fils et filles de - geeks. Là.
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Le cadeau de noel idéal pour les - fils et filles de - geeks. Là.
Rédigé le 16 déc 2011 à 22:10 dans Rubrique à brac | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
J'avais ce matin, un cours de "bibliothéconomie" avec mes étudiants de 2ème année du DUT infocom de La Roche sur Yon. En fait, je leur fais surtout un cours sur les bibliothèques et le numérique. Et voilà que comme d'autres je découvre hier grâce à l'excellent travail de veille du site Actuallité, que Numilog alimente Gallica en ouvrages pornographiques.
Le pervers que je suis prof que je suis se mit aussitôt à bondir de joie car je tenais là, enfin, l'exemple parfait pour rendre excessivement concret l'essentiel des notions théoriques vues en cours. Les voici.
Primo : la question du modèle marchand (ou à tout le moins hybride) de la bibliothèque. Le programme par lequel Gallica présente depuis désormais deux (?) ans une offre d'ouvrages commerciaux "achetables" sur son portail doit être débattu. Non pas du point de vue du modèle marchand en lui-même (je suis convaincu que dans peu de temps, les bibliothèques vendront des livres, et que les frontières métier entre éditeur, libraire et bibliothécaires n'auront plus les mêmes raisons d'être, voire plus de raison d'être du tout). Non pas du point de vue du modèle marchand donc, mais du point de vue du modèle bibliothéconomique.
Deuxio : une bibliothèque numérique gère des flux et non plus uniquement du stock. Et le flux, c'est tendu. Avec du stock, impossible de laisser passer une telle bourde. Avec du flux (en l'occurrence les remontées de Numilog), impossible d'emplyer les même modes de gestion. Soit on ouvre le robinet, soit on le ferme, mais quand il est ouvert ... ben ça coule.
Tertio : la question des fonds propres. Une bibliothèque numérique est faite (ou devrait être faite) pour gérer au moins trois différents types de fonds : ses fonds propres (documents physiques), les documents qu'elle numérise elle-même, et les documents en provenance de différents silos répartis sur le net (archives ouvertes par exemple). Et on le voit bien ici, la question des fonds commerciaux (physiques ou numériques) pose des problématiques ... différentes.
Quatrièmement : l'importance des métadonnées. Devant une telle bévue, plusieurs solutions, dont celle de supprimer illico tous les documents répondant à des mots-clés par trop explicites. Or le fond de Gallica contient une foule de document à la valeur littéraire ou patrimoniale incontestable qui regorgent d'insanités en tous genres (Les chants de Maldoror de Lautréamont ou les 11 000 Verges d'Apollinaire pour n'en citer que deux). L'objectif n'est pas de rétablir une nouvelle forme "d'enfer", impossible donc de virer les documents contenant le mot "grosse cochonne", "fellation" et j'en passe. D'où l'importance des métadonnées au regard de celle du texte brut même OCRisé : les métadonnées sont aux bibliothèques - et donc aux citoyens - ce que les frappes chirurgicales sont à l'armée : la possibilité théorique d'éviter les dommages collatéraux. En l'occurence, une fois identifiée les quelques éditeurs et/ou collections incriminées, rien de plus simple de les effacer de la base Gallica, rien de plus simple que de tarir non pas l'ensemble du flux (cf supra le robinet ouvert) mais simplement l'une de ses parties.
Cinquièmement : la réactivité et l'importance des réseaux sociaux. Après l'incident, le nouvelle s'est évidemment complaisamment et largement répandue sur les réseaux sociaux, Twitter et Facebook en tête. Cela demandera à être vérifié mais il est plus que probable que c'est par l'un de ces 2 canaux qu'elle est remontée jusqu'à l'équipe de Gallica en charge de ces questions. Laquelle équipe à ensuite fait diligence pour que les documents incriminés ne soient plus accessibles. Ils ne seront en tout et pour tout restés en ligne que quelques heures (même si l'on peut encore douter de la valeur littéraire et/ou patrimoniale de cet ouvrage et de ceux conseillés en parallèle ;-).
Bref le "community management" est naturellement aussi l'affaire des bibliothèques (et ce n'est pas l'équipe de Gallica, qui fait un authentique et innovant travail de médiation sur les réseaux sociaux qui me démentira)
Moralité : pour toutes les raisons citées ci-dessus, merci aux grosses cochonnes de Gallica de m'avoir permis de bien démarrer mon cours de ce matin :-)
Rédigé le 15 déc 2011 à 14:14 dans Biblio"Tech", Document numérique, Livre numérique | Lien permanent | Commentaires (3) | TrackBack (0)
Cisco vient de livrer une étude pleine d'enseignements sur le futur du Cloud Computing, intitulée : "Cisco Global Cloud Index: Forecast and Methodology, 2010-2015". Plusieurs points ont retenu mon attention.
Sur mes récentes préoccupations liées à la mythologie des grands nombres, on a une confirmation supplémentaire que nous sommes entrés dans l'ère des "zettabyte"
Mais au milieu de ce flot immense, une vague prend naissance qui impacte radicalement la nature même de l'internet :
"From 2000 to 2008, peer-to-peer file sharing dominated Internet traffic. As a result, the majority of Internet traffic did not touch a data center, but was communicated directly between Internet users. Since 2008, most Internet traffic has originated or terminated in a data center."
Et de poursuivre :
"Data center traffic will continue to dominate Internet traffic for the foreseeable future, but the nature of data center traffic will undergo a fundamental transformation brought about by cloud applications, services, and infrastructure. By 2015, one-third of data center traffic will be cloud traffic."
Des réseaux aux silos. Pour bien comprendre l'enjeu de cette transformation du "traffic", c'est à dire de la vitalité du réseau, il faut se rappeler ceci. Les câbles sous-marins qui assurent la continuité et l'existence du réseau des réseaux, constituent un enjeu technique et commercial immense et justifient à eux seuls l'importance d'une géopolitique des réseaux. Ces câbles, ces relais, sont la propriété de plusieurs acteurs qui ne se préoccupent en aucun cas du "contenu", le contenu n'est pas leur métier. Dans un mouvement exactement inverse, chaque Data Center du Cloud est la propriété d'un seul opérateur qui supporte ainsi un traffic vers des contenus majoritairement situés dans son écosystème. La nuance est d'importance. Derrière cette nuance va se jouer l'aboutissement du dossier si vital de la neutralité du net (c'est à dire la capacité d'un opérateur de faciliter, accélérer, brider, limiter ou interdire l'accès à certains sites). D'autant que ce "traffic" n'a pas vraiment vocation à être redistribué vers l'extérieur, mais bien à permettre aux sociétés hôtes de capitaliser sur son périmètre d'enfermement, comme l'illustre le graphique suivant :
L'internet des réseaux devenant ainsi un internet des silos.
<parenthèse> Il paraît que la France se cherche désespérément une nouvelle politique industrielle. En complément de ses balbutiements en matière d'Open Data, elle ferait bien, comme l'ensemble des autres états, de se préoccuper très très très rapidement de mettre en place des centres industriels de stockage et de conservation dans les nuages, elle ferait bien de ne pas louper le coche de l'importance d'une vraie infrastructure industrielle des données (publiques). Car une écologie politique numérique centrée sur les données ne vaut rien tant qu'elle ne s'accompagne pas de l'industrie du stockage qui rendra pérennes ces mêmes données (publiques toujours). Laisser cette gestion aux acteurs privés (majoritairement américains, faut-il le rappeler à l'heure où tout le monde nous refait le coup du "achetez français") serait une faute de gouvernance aux conséquences énormes pour le devenir de nos sociétés et de nos sociabilités numériques. En 2014, près de 60% de l'ensemble des traitements liés à l'information seront effectués dans les nuages. Dans des nuages propriétaires.
</parenthèse>
Internet résident. Nos données, nos informations (et donc, rappelons-le, nos "connaissances") migrent inexorablement des Data Centers propriétaires, dont elles ont ensuite énormément de mal à ressortir. L'internet des silos. Dans les nuages comme dans la vraie vie, c'est chaque propriétaire qui fixe ensuite le prix du loyer, en l'occurence le régime de circulation de ces données / informations / connaissances : en terme de vitesse (download / upload), de temps de latence, et d'accès (Broadband ubiquity), soit les 4 critères retenus et étudiés dans le livre blanc de Cisco, et dessinant alors (figures 9 à 15) une nouvelle géopolitique non plus de l'accès mais bien de l'usage, des usages du réseau et des contenus qui y transitent ou y résident.
Et en face ? En face, 2 milliards d'individus connectés.
En 2010, près de 65% desdits individus ne disposaient "que" de moins de 5 terminaux, moins de 5 points d'entrée vers leur humanité numérique. En 2015, ils seront près de 70% à posséder plus de 5 et parfois plus de 10 terminaux connectés : leurs ordinateurs, portables, cellulaires et smartphones, tablettes et liseuses, GPS, mais aussi appareils photos, imprimantes, et demain frigos, cuisinières, habitations dans leur ensemble, montres, stylos, etc.
La densité première de cette invention que fut Internet et le web, résidait toute entière dans les points de connexion possibles entre serveurs, c'est à dire entre les contenus. Un réseau de réseaux, sans droits d'accès, non-propriétaire, centré sur les contenus, sur la fabrique de contenus par chacun d'entre nous, pour l'ensemble du réseau, accessible en chacun de ses points.
La densité première de cet internet des silos, effectivement ubiquitaire, de cette informatique nomade, de cet internet des objets, la densité première de ce second internet plus brumeux que réellement nuageux, sera celle des terminaux d'accès. Un virage à 180 degrés. Une nouvelle forme de minitelisation.
"With the Cloud Comes Complexity" titre encore le rapport Cisco juste avant la figure suivante.
Le web ne peut exister sans la complexité du réseau qui le porte, sans la complexité de son maillage qui s'efface toute entière devant la "simplicité" du protocole (TCP-ip) qui le fait exister, une complexité d'architecture qui s'affirme comme la condition sine qua non d'une simplicité des usages. Une complexité qui s'efface dans l'uniformité des interfaces d'accès (les navigateurs).
Intermédiaire en terminal. L'internet des silos renvoie de son côté à une complexité entretenue des usages (dont nous sommes d'ailleurs également responsables). Là où le navigateur était la porte unique et transparente pour donner à voir les contenus portés par la complexité de l'architecture réseau qui les sous-tend, l'internet des terminaux multiples recomplexifie les stratégies de portage et de consultation des mêmes contenus. Une complexification qui implique également de revenir en arrière ou de rogner chaque jour un peu plus sur un ensemble de normes et de standards ou de protocoles ouverts et interopérables, chaque "intermédiaire en terminal" ayant la possibilité d'introduire ses propres spécifications, ses propres contraintes d'usages, ses propres protocoles de portage. Ces intermédiaires en médiation, ces intermédiaires en terminaux ont parfois partie liée ou sont identiques aux opérateurs propriétaires des Data Centers du Cloud. Le kindle d'Amazon se connectera ainsi sans problème sur le magasin des contenus d'Amazon. Idem pour les applications Google vers les contenus de l'écosystème Google, idem pour l'Ipad d'Apple vers l'App Store. Mais hors ces voies royales unissant un caddy au magasin dont il dépend, la mise en place de chemins de traverse efficients s'avère être une expérience de plus en plus délicate, de plus en plus complexe, de plus en plus opaque. Soit une "neutralité d'usage" qui va s'affirmer comme le pendant hélas indispensable du débat sus-mentionné sur la neutralité du net. Avec au final une équation à plusieurs inconnues :
La fin de la copie ? D'autant que ce que ne dit pas le graphique ci-dessus sur la complexité des interfaces d'accès, c'est que les contenus eux-mêmes ne sont plus que "de passage" sur les terminaux ou dans les applications en question. Lorsque l'on conjugue la puissance de feu des DRM (pour les biens culturels), et celle du SAAS (traitement effectué dans les nuages) pour l'essentiel des applications et services, on doit alors faire face à une révolution totalement inédite à l'échelle de l'humanité, ou qui nous renvoie à ses origines : l'impossibilité de copier, de recopier. Et donc de transmettre. De partager. Les contenus nous sont temporairement alloués (voir le modèle de l'allocation), un accès à ces contenus que nous avons pourtant "achetés" nous est temporairement alloué. Or les 1ères bibliothèques de l'humanité, l'ensemble des stratégies de construction et d'avancement des connaissances ont TOUJOURS reposé sur la possibilité de la copie. Une société qui s'acharne (juridiquement et politiquement) à ce point sur la possibilité même de la copie, un écosystème informationnel qui détourne à ce point les questions liées à l'appropriation individuelle, sont les symptômes d'une société qui se condamne à la régression, à l'uniformisation. Une société qui ne s'offre comme seule possibilité que celle d'un irréversible déclin. Il n'y a de culture que copiable, transformable, transportable, adaptable, reproductible. Les industries du copyright (voir ou revoir le second volet de cet excellent documentaire : "Steal this Film") sont déjà dans les nuages.
Moralité. Se met en place une géopolitique des nuages, qui sera de plus en plus fréquemment sujette à de nombreuses frictions, nuages dans lesquels se dessine et se décide une nouvelle politique des algorithmes, qui met chaque jour en cause la neutralité de ce que nous continuons à appeler le net, la possibilité même de la copie, et qui rend nécessaire l'urgence d'une autorité de régulation en charge de porter le dossier du maintien de la possibilité d'usages normés à l'interopérabilité pérenne.
<Update du soir> A lire sur Framablog, ce court texte de Dave Winer sur l'internet des silos. </Update>
Rédigé le 14 déc 2011 à 13:41 dans Document numérique, Ecologie de l'info, HDR, Moteurs et autres engins, Réseaux sociaux, Technologies (P2P, Grid ...) | Lien permanent | Commentaires (1) | TrackBack (0)
This is the end. Depuis l'arrivée (le retour) de Larry Page aux manettes, Google ferme des services à tout de bras. Récemment, près de 10 services sont concernés. Dernière victime en date, l'encyclopédie Knol, censée à l'époque de son lancement, venir rivaliser avec Wikipédia (l'occasion de relire cet excellent billet ;-) La plupart de ces fermetures étaient attendues ou à tout le moins prévisibles : pour n'en citer que deux, Google Wave s'était lamentablement ramassé en terme d'ergonomie et d'interface (et du buzz), et Google Gears (pourtant si pratique) ne rentre plus dans une stratégie de migration complète dans les nuages de l'ensemble des contenus "possédés". A l'heure de la connexion permanente et de l'accès centralisé dans le cloud via un empilement de terminaux mobiles, l'intérêt d'une synchronisation "online-offline" n'est plus guère pertinente pour la stratégie des firmes en nuage. Idem pour Google Desktop, à l'époque de son lancement passerelle indispensable entre notre disque dur et nos services en ligne, désormais condamné par la disparition ou la vocation inutile de nos capacités de stockage résidentes (l'occasion de relire cet article visionnaire ;-)
The end my Friend. Mais parmi ces fermetures, il faut aussi noter, à côté de celui de certains services, l'arrêt ou la suppression de certaines fonctionnalités de recherche. Ainsi la Google Search Timeline permettant de représenter les résultats d'une recherche sur une frise chronologique sera bientôt inopérante. Les opérateurs de recherche permettant de trouver les pages liées et les pages similaires à une page donnée sont désormais exclus de l'interface de recherche avancée. L'évolution de cette même page va également dans le sens d'un masquage de plus en plus grand des options de recherche disponibles. Alors qu'il y a de cela quelques mois ou années (selon l'interface linguistique) l'ensemble des opérateurs étaient visibles par défaut sur la page de recherche avancée, ils sont aujourd'hui pour la plupart masqués, ne laissant à l'affichage que ceux jugés - par Google - comme étant les plus utiles, ou en tout cas les plus utilisés.
INTERFACE DE RECHERCHE AVANÇÉE : JUILLET 2010
INTERFACE DE RECHERCHE AVANÇÉE : DECEMBRE 2011
L'accès même à la page de recherche avancée, à l'époque visible dès la page d'accueil du moteur, à côté de la zone de saisie, est désormais "remonté" et masqué dans les options en haut à droite.
Du point de vue des usages, et pour enseigner régulièrement les arcanes des opérateurs booléens et autres joies du "allintitle" à de jeunes étudiant(e)s, je confirme que ces différents masquages n'encouragent pas vraiment une utilisation systématique de toutes les potentialités (pourtant immenses) dudit moteur.
Sanctuarisation ? Ces changements d'interface, ces choix de fermeture de service, ce masquage d'un certain nombre de fonctionalités pourtant apparemment dans le coeur de métier de Google, attestent s'il en était encore besoin du recentrage d'un écosystème de services qui peinaient à remplir le rôle qui leur était initialement assigné, c'est à dire capter de l'attention, du temps de cerveau disponible, pour mieux faire tourner la régie publicitaire du moteur. Mais ils indiquent également que l'on se dirige vers une forme de sanctuarisation du "Search". Et cette sanctuarisation peut, à moyen terme, devenir inquiétante au regard de l'ensemble de l'évolution de l'écosystème du web.
Don't be evil. The evil is outside. Outside of me. Depuis que Google existe, le reproche lui étant le plus fréquemment adressé est celui de renforcer la visibilité de sites déjà en position dominante au détriment des autres. Soit le principe même de "popularité" qui est le coeur du Pagerank. Un reproche argumenté, vérifiable, mais qui n'est pas imputable à une quelconque stratégie de la firme ; les stratégies de Google s'étant construites a posteriori et en conscience sur l'instrumentalisation rendue possible de la nouvelle distribution des cartes (et des côtes de popularité) inaugurée par ledit Pagerank (et ceci au travers, notamment, des mises à jour du même algorithme et des Google Danses occasionnées). Mais les moteurs, et Google en tête, restent par nature autant que par fonction des écosystèmes d'accès centrifuges, qui n'ont pas vocation à maintenir entre leurs seuls murs les internautes de passage, simplement à monétiser au maximum le temps que durera ce passage. Voilà pour la théorie. Même si la pratique est une négation récurrente de ladite théorie, tant le modèle économique desdits moteurs s'est construit sur la possibilité d'accroître de manière exponentielle ce temps de passage et donc d'attention. Ainsi se sont construits les écosystèmes de services de Google, de Google Books au rachat de YouTube.
Le resserrement actuel, la logique de sanctuarisation qu'il semble révéler, peut faire craindre que ne subsistent sur une partie du web, sur sa partie la plus large et la plus fréquentée, que d'immenses sanctuaires, de profils par ici, de requêtes par là, d'applications par ailleurs. Le web d'une navigation carcérale, au sein de jardins emmurés. Un web sanctuarisé dans lequel il n'y aurait plus que des réponses, plus que des magasins, des hypermarchés de la requête.
Pourtant ... Robert Cailleau, Tim Berners-Lee, Vinton Cerf, et tant d'autres. Ils ont mis à notre diposition des navigateurs pour découvrir le monde. Il sont eu l'ambition de faire de nous des navigateurs. Et assis à la proue de nos requêtes, nous ne voyons aujourd'hui guère plus loin que le bout de nos caddies.
Nous en sommes là. Nous posons des questions à des applications, les réponses affichées sont des applications. Des écritures applicatives.
Nous en sommes là. Le web est juste derrière.
Rédigé le 12 déc 2011 à 22:57 dans Ecologie de l'info, HDR, Moteurs et autres engins, Réseaux sociaux | Lien permanent | Commentaires (3) | TrackBack (0)
D'abord il y a un mot, que l'on n'attendait pas là : le mot "friction".
Avant, il y a la "nouvelle version", le changement d'interface de Facebook et la célèbre - mais non encore opérationelle - "Timeline", et les déclarations de Mark Zuckerberg sur la stratégie des remontées automatiques de nos petites activités du quotidien, le tout devant se faire "frictionless", "sans friction" (pour un rappel des faits, relire "Facebook : la vie rêvée des membres").
Alors il y a le débat. Comme à chaque changement d'interface de l'un de ces géants qui sont notre ordinaire numérique. Le débat pour une défense de la sociabilité "avec friction", la défense de la friction. Un débat qui situe la friction comme la (dernière et ?) nécessaire limite à l'automatisation complète de nos interactions sociales. La friction comme frottement, comme ruguosité sociale nous poussant à interagir ou à refuser l'interaction comme la douleur nous avertit du danger d'une interaction en cours.
L'approche "frictionless" developpée dans la stratégie de Facebook, l'automatisation complète, transparente de l'ensemble de nos comportements sociaux connectés est également une affordance inversée. Non plus la "capacité d'un objet à suggérer sa propre utilisation" mais la capacité d'un environnement numérique à utiliser - à des fins diverses mais essentiellement marchandes - nos propres interactions, nos propres intentions d'interactions. Ou, si l'on préfère se positionner comme techno-enthousiaste, une affordance sublimée, paroxystique : la capacité d'une environnement numérique à générer et à contraindre le déclenchement de nos propres intentions d'interaction. L'article "in defense of friction" reprend à ce titre l'exemple des dates d'anniversaires sur Facebook en notant que les "Facebook’s birthday reminders have “ruined birthdays” by “commoditizing” social interactions and people’s social skills."
Hypertexte frictionnel. Dans le texte fondateur décrivant des principes de l'hypertexte, Pierre Lévy indique, comme le 5ème d'entre eux le fait que : "dans les hypertextes, tout fonctionne à la proximité, au voisinnage." Or vous n'ignorez pas la proximité lorsqu'elle devient promiscuité, que le voisin(age) quand il est mal embouché est effectivement l'une des premières causes de frictions sociales. Il semble donc aberrant de prétendre abolir la friction sauf - ce qui est l'exacte approche de Facebook mais également d'Apple et d'Amazon - sauf à s'inscrire dans un environnement clôt, coupé de l'extériorité du monde numérique, et à décider de mettre en place, dans ces "jardins fermés" (les "walled gardens décrits par Tim Berners Lee) une charte de voisinnage effectivement "sans friction", de l'ordre du lissage, du polissage, du très policé également.
Anthropologie frictionnelle. Le bon angle d'analyse pour comprendre les enjeux de ces - absences de - frictions numériques me semble incontestablement celui de la proxémie, telle que définie par l'anthropologue Edward T. Hall en 1963. L'exemple cité par Wikipédia indique ainsi une série de mesures (physiques) qui désignent et caractérisent l’espace interpersonnel de la communication et plus largement l’organisation sociale de l’espace entre les individus (l'exemple porte ici sur les sociétés des pays latins) :
- "sphère intime (de 15 cm à 45 cm : pour embrasser, chuchoter)
- sphère personnelle (de 45 cm à 1,2 m : pour les amis)
- sphère sociale (de 1,2 m à 3,6 m : pour les connaissances)
- sphère publique (plus de 3,6 m : pour parler devant un public ou interpeler quelqu'un)."
Dans l'intimité de la friction. Les mots sont rarement choisis au hasard quand ils affectent le quotidien numérique de 700 millions (ou même 850 ?) d'individus. L'approche "frictionless" est donc paradoxale en ceci qu'en voulant abolir la friction qui est aussi la marque de l'affleurement, de l'intime, elle pourrait donc avoir l'effet inverse de celui escompté, c'est à dire précisément éloigner de l'intime les distances sociales courantes entre les 700 millions de membres. A moins qu'il ne s'agisse, plus vraissemblablement, d'autoriser et de faciliter par ce lissage une simplification des codes proxémiques à l'oeuvre dans cet immeuble numérique aux 700 millions de voisins ; les simplifier en les unifiant, en lissant les distances personnelles, sociales et publiques à l'intérieur d'une même logique d'interaction "sans frictions", réservant l'épreuve de la friction et de l'affleurement susmentionné aux interactions d'une sphère intime déjà largement surdimensionnée. A moins qu'il ne s'agisse, comme cela est rappelé dans cet article du NYTimes de faciliter l'entrée "sans friction" de nouveaux membres par l'entremise de services tiers (écoute de musique par exemple).
Friction à l'état gazeux. Tant que je vous tiens, je découvrais l'autre jour que du côté du Cloud Computing, ça s'échauffait sévèrement autour d'un redémarrage nuageux concernant les utillisateurs d'un service de calcul distribué et d'allocation de ressources hébergé dans les nuages d'Amazon. Le service en question s'appelle EC2, pour Amazon "Elastic Compute Cloud". Sur la page de son descriptif on peut lire ceci (je grasseye) :
"Amazon Elastic Compute Cloud (Amazon EC2) est un service Web qui fournit une capacité de calcul redimensionnable dans le nuage. Il est conçu pour faciliter l'accès aux ressources informatiques à l'échelle du Web, pour les développeurs.
L'interface simple du service Web d'Amazon EC2 vous permet d'obtenir et de configurer la capacité avec un minimum de friction."
Abolir la friction. Un web nuageux, cotonneux, sans friction, caoutchouteux. Abolir la friction. Par ceux-là même qui hier encore en obligeant leurs utilisateurs à s'inscrire sous leur vrai nom voulaient également parvenir à abolir la fiction. Pour qu'il ne nous reste que l'affliction ?
... Le mot friction, dis-tu.
P.S. Le titre de ce billet est évidemment un clin d'oeil.
Rédigé le 09 déc 2011 à 15:44 dans Ecologie de l'info, HDR, Réseaux sociaux, Sérendipité | Lien permanent | Commentaires (1) | TrackBack (0)
Le petit lien du week-end a le plaisir de vous présenter 2 visionnaires.
Le premier s'appelle Thomas Edison. Voici ce qu'il déclarait en 1911 à propos de ce que seraient les livres en 2011.
"Books of the coming century will all be printed leaves of nickel, so light to hold that the reader can enjoy a small library in a single volume. A book two inches thick will contain forty thousand pages, the equivalent of a hundred volumes; six inches in aggregate thickness, it would suffice for all the contents of the Encyclopedia Britannica. And each volume would weigh less than a pound."
La deuxième s'appelle Marguerite Duras. En 1985, questionnée sur l'an 2000 elle déclarait :
"Il n’y aura plus que ça, la demande sera telle que… il n’y aura plus que des réponses, tous les textes seront des réponses en somme. Je crois que l’homme sera littéralement noyé dans l’information, dans une information constante. Sur son corps, sur son devenir corporel, sur sa santé, sur sa vie familiale, sur son salaire, sur son loisir. C’est pas loin du cauchemar. Il n’y aura plus personne pour lire. Ils verront de la télévision, on aura des postes partout, dans la cuisine, dans les water closets, dans les bureaux, dans les rues… Où sera-t-on ? Tandis qu’on regarde la télévision où est-on ? On n’est pas seul. On ne voyagera plus, ce ne sera plus la peine de voyager. Quand on peut faire le tour du Monde en huit jours ou quinze jours, pourquoi le faire ? Dans le voyage il y a le temps du voyage. C’est pas voir vite, c’est voir et vivre en même temps. Vivre du voyage ; ça ne sera plus possible. Tout sera bouché. Tout sera investi.
Il restera la mer quand même. Les océans. Et puis la lecture. Les gens vont redécouvrir ça. Un homme un jour il lira. Tout recommencera. On repassera par la gratuité. C’est à dire que les réponses à ce moment-là, elles seront moins écoutées. Ça commencera comme ça, par une indiscipline, un risque pris par l’homme envers lui-même. Un jour il sera seul de nouveau avec son malheur, et son bonheur, mais qui lui viendront de lui-même."
J'étais déjà tombé sur cette vidéo de Duras. Je l'ai redécouverte l'autre jour à l'occasion de mon passage à l'INA. "Il n'y aura plus que des réponses". La réponse avant la question.
Rédigé le 02 déc 2011 à 21:47 dans Ecologie de l'info, Livre numérique, Moteurs et autres engins | Lien permanent | Commentaires (2) | TrackBack (0)
C'est une nouvelle presque anodine. Facebook vient d'autoriser la publication de statuts comprenant jusqu'à plus de 63 000 caractères. Soit l'équivalent d'une vingtaine de pages d'un traitement de texte classique. Largement de quoi exprimer bien plus qu'un simple "WTF" ou autre "VDM".
Avec - comme le rappelle l'image ci-dessus - cette augmentation, cette densification récente de l'espace alloué aux "statuts", Facebook tente d'asseoir sa base documentaire (au sens propre). A l'opposé de la contrainte des 140 signes de Twitter, il décide donc d'allouer à chacun un espace de publication affranchi de toute contrainte de briéveté, il décide de rompre avec une forme de fragmentation, de fractalisation de l'écrit souvent analysée - à tort - comme consubstancielle du numérique.
D'abord, il s'agit de sortir du modèle de la page (entendez la "page facebook"), beaucoup moins consultée, utilisée (et donc rentabilisée) parce que beaucoup moins installée dans un espace naturellement conversationnel (relire, dans ce billet, les explications de Danah Boyd sur le sujet).
Ensuite il s'agit également de capter des pratiques en déplacement, de faire le pari d'un environnement Facebook encore plus immersif pour les usagers, qui, en leur offrant un espace de publication large, pourrait par exemple les dispenser d'utiliser d'autres espaces de publication traditionnellement exempts de toute contrainte de briéveté (par exemple de tenir un blog, puisque qu'ils ont désormais la place de raconter la même chose sur leur "mur"). Or chacun peut constater que l'immense majorité des utilisateurs de Facebook est plutôt adepte de la forme courte que de la longue dissertation. Il est peu probable que cette pratique change à court terme. Mais nombre d'utilisateurs jusqu'ici obligés de jongler entre des espaces conversationnels brefs (Facebook et ses statuts) et des espaces discursifs longs (leurs blogs) pourront être séduits par la possibilité d'enrichir le deuxième univers de toute la force d'exposition et de réactivité du premier. Quant aux "primo-entrants" du numérique, pour lesquels l'inscription sur Facebook reste souvent le rite fondateur, la possibilité de disposer dès leurs premiers pas d'un espace de publication aussi large et dense que nécessaire risque de les enfermer un peu plus au sein de l'écosystème des 700 millions d'amis, en leur ôtant l'idée de se mettre à la recherche d'autres espaces discursifs ou conversationnels.
Enfin, mais probablement à la marge, il s'agit de perfectionner la "connaissance" que Facebook a de chacun de ses utilisateurs, en s'offrant la possibilité de travailler non plus seulement sur des conversations mais sur d'authentiques "discours", sur de larges espaces discursifs.
L'avenir dira si la mayonnaise prend, si les utilisateurs exploitent ce nouvel espace de publication, et si cela se fait au détriment d'autres espaces, ou en complémentarité.
Il semble en tout cas manifeste, à observer de l'extérieur la multiplicité des stratégies documentaires (ou de redocumentarisation) de Facebook, que de la même manière qu'il tente d'épuiser une écologie du lien en lui substituant une économie du "Like" (remember, "le like tuera le lien"), il s'efforce de territorialiser à l'extrême - et à son seul profit - les expressions documentaires dans leur gamme la plus large : depuis le "poke" (activité et fonction phatique) jusqu'au "Like" (fonction conative détournée ou triangulée dans la mesure ou Facebook est, in fine, également un récepteur) en passant par toute l'étendue d'une captation d'une fonction expressive pouvant désormais s'étendre sur plus de 60 000 caractères.
Même s'il existe quelques similarités entre les deux services, Facebook et Twitter achèvent donc de se différencier, et cette différenciation permet d'éclairer une partie de leurs usages dédiés. Sur Twitter prévaut une écriture de la briéveté, de la contrainte, de la briéveté contrainte. Cette briéveté contrainte implique (parfois) un réel travail "littéraire" (on s'applique à faire plus court) et oblige à maîtriser un certain nombre de codes (hashtags, acronymes, etc ...) qui font alors parfois office de stratégies de contournement (pour une analyse plus complète de la littéracie de Twitter, relire "Twitter, le hiératique contre le hiérarchique"). Facebook se présente en regard comme une anti-littéracie, un parangon du web pousse-bouton.
Les stratégies attentionnelles s'appuyant sur des formes courtes et sur des audiences présentes - pour l'essentiel - au moment de l'énonciation véhiculent davantage de critères de différenciation (d'où l'intérêt des journalistes et autres veilleurs de métier pour l'écosystème de Twitter), mais elles sont plus difficilement monétisables. A l'inverse, les stratégies attentionnelles mobilisées dans des espaces de publication plus larges et garantissant la présence permanente de ce que Danah Boyd appelle les "audiences invisibles", jouent sur l'effet d'uniformisation (tout le monde partage les mêmes vidéos) pour caractériser a posteriori des segments d'audience directement monétisables.
Faire le mur. J'ignore si un sociologue, un linguiste ou un scénariste du biopic de Mark Zuckerberg s'est penché sur l'origine du choix du mot "mur" pour nommer un espace de publication. Probablement y a-t-il eu la volonté - consciente ou non - de faire référence à l'univers du graf, chacun venant ainsi "graffiter" les limites de l'intimité de l'autre, l'invitant, l'incitant ou le contraignant au dialogue, à l'échange. En étendant aujourd'hui les murs des 700 millions d'habitants de ce gigantesque lotissement dans lequel la proximité ne vaut qu'en tant qu'elle inaugure une promiscuité contrôlable, instrumentalisable, Facebook étend également son propre espace périphérique, s'isolant encore plus d'autres territoires documentaires. Il poursuit l'implacable logique des "Walled Gardens" décrits par Tim Berners Lee.
Refrain connu. La première chaîne française en termes d'audience est la propriété du groupe Bouygues. Un groupe de maçons. Des gens qui batissent des murs. Le premier site de la planète en termes d'audience ne tient que par les murs qu'il offre à chacun. Peut-être est-il temps de faire le mur.
(pour les djeun's qui lisent ce blog, le dessin de Wiaz ci-dessus à une histoire)
Rédigé le 01 déc 2011 à 22:39 dans Document numérique, Ecologie de l'info, HDR, Réseaux sociaux | Lien permanent | Commentaires (2) | TrackBack (0)
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