Je suis depuis 5 ans enseignant-chercheur à l'université de Nantes. L'une des premières à être passée à "l'autonomie", réforme majeure du gouvernement Sarkozy qui donna lieu au conflit social le plus tendu et le plus long que l'université ait connue depuis 1968.
Les événements racontés ci-après sont authentiques. Mais ils se sont produits sur 15 jours et non sur 5.
LUNDI.
Comme tous les personnels de l'université, je reçois un mail du président m'indiquant : plus de thune. Très exactement, le mail dit ceci :
"Cher(e)s Collègues,
Ce matin, le Conseil d'administration de l’Université de Nantes a voté, à l’unanimité moins une voix, le principe de la présentation d’un budget 2012 en déséquilibre. Ce geste politique fort (sic) de notre établissement délivre un message de fermeté (sic ...) à nos autorités de tutelles.
Je rappelle que la dotation globale de fonctionnement que devait nous attribuer le ministère a été amputée de 9 millions d’euros. Ceci s’ajoute a des engagements non tenus qui impactent très fortement la masse salariale de l’Université. Malgré nos multiples demandes, le Ministère ne nous permet donc pas de fonctionner convenablement.
Ce désengagement de l'Etat est inadmissible et place l’université de Nantes, comme la moitié au moins des universités françaises**, dans une situation difficile."
**Voir notamment ici, ou encore là. D'après différentes sources (syndicales ET non-syndicales), c'est au moins 49 des 85 universités françaises qui sont aujourd'hui en situation de crise budgétaire profonde. Et je repense ému à la tête de certains collègues traitant de doux-dingues gauchistes ceux qui tentaient de leur expliquer que le projet du gouvernement était, à moyen terme, de réduire de moitié le nombre des universités françaises ...
Mais revenons au message du président de l'université de Nantes. J'avoue que j'ignorais jusqu'ici que voter un budget en déséquilibre deux ans d'affilée était à la fois un "geste politique fort" et "un message de fermeté". Faudra que j'en touche deux mots rapidement à Papandréou et au peuple grec ... Dès le lendemain, une dépêche AEF relaie l'information :
"Le résultat négatif prévu en 2011 succédant à un déficit constaté en 2010 conduira le recteur, conformément à la réglementation, à arrêter le budget 2013, en lien avec l'université », indique Gérald Chaix, recteur de l'académie de Nantes, chancelier des universités, dans un communiqué daté du 25 octobre 2011"
Je retwitte illico l'information sur Twitter en indiquant que "L'université de Nantes est désormais mise sous tutelle". Ce à quoi la cellule communication de l'université me répond (toujours sur Twitter) que non, non, ce n'es pas une mise sous tutelle puisque le recteur établira le budget "en concertation" avec l'université. Et là je réponds (dans mon for intérieur et sur ce blog qui autorisent les réponses de plus de 140 caractères), je réponds donc que : WTF!! Quand une instance administrative établit ou "arrête", à la place d'un particulier, son budget et l'argent qu'il aura le droit de dépenser chaque mois ou chaque année, cela s'appelle une mise sous tutelle. Demandez à l'avocat de Lilianne Bettencourt, il vous le confirmera. Et donc quand un recteur "arrête", même "en concertation", le budget d'une université, c'est également une forme de mise sous tutelle. Ne vous en déplaise.
MARDI.
Les responsables de formation (dont je suis) de ma composante (Département d'IUT), reçoivent un mail de leur hiérarchie leur indiquant qu'il n'y a effectivement plus du tout de thunes.
"il n'y aura pas de commission d'investissements en octobre. Il semblerait qu'il n'y en ait aucune sur la fin 2011 et vraisemblablement aucune en 2012."
Traduction : impossible d'acheter le moindre petit bout d'ordinateur, de changer une souris, un clavier, d'acheter un feutre. Va falloir tenir avec ce qu'on a jusqu'à ... jusqu'à ... jusqu'à on ne sait pas trop quand.
MERCREDI.
J'organise une journée d'étude. Enfin ça fait un an qu'elle est organisée. Il s'agit de sortir 250 euros pour un menu amélioré au Resto U (nous sommes 15 à table). Pas de problème, on me trouve une caisse noire, pardon, une ligne budgétaire dédiée aux frais de représentations institutionnels, "à condition qu'on invite plein de partenaires institutionnels". On aurait donc pu manger tranquillou pour pas cher à 5 ou 6 mais ce n'aurait pas été suffisant pour justifier d'un budget, et donc ben en fait on aurait pas pu prendre en charge le repas des intervenants. Donc nous serons finalement 16 à table, et on mangera donc bien, pour 250 ou 300 euros. L'après-midi, deux conférenciers, deux professionnels du monde de l'édition, interviennent. Ils seront payés comme je m'y étais engagé auprès d'eux (et j'aime assez l'idée parfaitement désuète de respecter les engagements pris). Mais pour qu'ils puissent l'être il faudra utiliser un habile subterfuge consistant à m'attribuer des heures fictives en négociant avec la personne en chage des emplois du temps (ça tombe bien c'est moi), à me faire payer lesdites heures, et à reverser ensuite l'argent perçu aux deux conférenciers. Ce qui est bien sûr parfaitement illégal. Parce que figurez-vous que dans l'université autonome, on arrivera toujours à trouver un budget pour donner à croûter à quelques partenaires insitutionnels dans le cadre de "frais de représentativité", mais quand il s'agit de débourser la même somme (entre 250 et 300 euros) pour payer 2 types venus former des étudiants, ben là, non-non-non-cher-collègue, c'est la crise, y'a plus une thune. Le comble étant atteint quand je tente malhabilement d'expliquer que "y'a qu'à prendre les 300 euros du repas de 15 personnes pour payer les interventions de 2 personnes, enfin, à la place quoi". Pôôôôôôôvre de moi. A mon âge, au poste qui est le mien, dans le monde du travail qui est - aussi - le mien, croire encore qu'il est possible d'imputer une somme d'une ligne budgétaire sur une autre sans déclencher un tsunami comptable exposant les décisionnaires à la lapidation ou pire encore les condamnant à passer une soirée Karaoké organisée par les jeunesses populaires en compagnie de Nadine Morano et de David Douillet, que je puisse encore croire cela à mon âge déclenche chez nombre de gens qui m'entourent une incompréhension semblable à celle que l'on peut lire dans les yeux d'un enfant de 4 ans que l'on tente de sensibiliser aux potentialités de la géométrie non-euclidienne. C'est cela aussi l'autonomie, le carcan d'une idéologie comptable capable de gommer le plus élémentaire bon sens, capable d'interdire ou de rendre plus que foutrement complexe le moindre procédé permettant de faire ce qu'on est pourtant censés faire : payer des gens qui acceptent de venir faire partager leur expertise à nos étudiants. Le foutage de gueule atteint une sorte de point de non-retour lorsque l'on nous annonce de la manière la plus sérieuse du monde que si l'on souhaite faire intervenir ponctuellement des professionnels extérieurs, ils n'ont qu'à intervenir gratuitement. Ben tiens. Avant pour intervenir l'université il fallait juste accepter de remplir l'équivalent de Guerre et Paix en formulaires administratifs et accepter d'être payé un à deux ans après son intervention effective. Depuis l'autonomie c'est effectivement plus simple : il faut accepter d'intervenir gratuitement.
Ah oui, cette journée d'étude fut aussi l'occasion de tester la connexion wifi d'un amphi dans lequel je ne vais jamais. Innocent que j'étais, je pensais benoîtement que depuis tous les amphis de l'université il était possible de brancher un ordinateur portable et d'accéder, via ledit portable, à un réseau wifi. Et ben non. En repartant, l'un des deux conférenciers me confiera à quel point il est navré de constater (une fois de plus) que l'université est décidément "l'un des pires endroits au monde pour accéder à Internet". La prochaine fois que j'organise une journée d'étude, je ferai ça au MacDo de La Roche sur Yon. Y'aura du Wifi gratuit partout. On mangera des hamburgers pas cher. Et on négociera un contrat de sponsoring pour que je puisse payer mes deux intervenants.
JEUDI.
Pas de bol, mon ordinateur de bureau (celui sur lequel j'effectue - notamment - l'exaltante charge administrative de gestion des emplois du temps des collègues et des étudiants), mon ordinateur de bureau disais-je tombe en panne, le disque dur est mort. Paix à son âme. Pas de bol. Comme il n'y a plus de thune (et comme toutes les commandes sont gelées pendant "on ne sait pas trop encore combien de temps"), mes copains du service informatique et le chef de département font des pieds et des mains pour essayer de récupérer un autre ordinateur dans une salle de cours. Ce sera un ordinateur en moins pour les étudiants. Mais nous avons de la chance (et nos étudiants aussi), nous sommes plutôt bien équipés. Il va juste nous manquer quelques cierges à brûler en espérant que d'autres disques durs ne flancheront pas. Parce qu'à part des cierges ...
JEUDI ENCORE.
On m'annonce 30 minutes avant un partiel programmé et calé depuis 2 mois que je dois changer de salle d'examen et m'exiler au fond du campus (j'ai de la chance, je suis sur un "petit" campus). 60 étudiants de première année sont concernés. Ils n'auront l'info qu'au moment où ils se présenteront devant la salle d'examen. La raison de ce changement ? Une boîte de comm. a louée la salle réservée aux partiels et aux examens pour organiser un "petit déjeuner conférence" de chefs d'entreprise. Ledit petit-déjeuner n'a lieu que demain matin mais il est impératif d'organiser la salle la veille pour justifier du prix de la location. Manque de bol, ladite boite de comm. a oublié de mentionner qu'elle aurait besoin d'installer la salle avant 18h la veille du petit-déjeuner. Je refuse de bouger. La responsable administrative débarque dans mon bureau. Explication virile mais correcte. Donc je vire avec mes 60 étudiants dans une autre salle. Les étudiants seront mis au courant quand ils se présenteront devant la salle d'examen. Y'a tellement plus d'argent dans les caisses de l'IUT qu'on préfère laisser la priorité aux prestations commerciales (faut bien vivre), oubliant momentanément que la priorité devrait aller à ce pour quoi est faite l'université : organiser des cours et des évaluations pour des étudiants. Naturellement j'entends déjà les remarques de la direction : "de quoi tu te plains ? on t'a mis dans une autre salle d'examen qu'on est allé installer en urgence ! Tu râles tout le temps" Moué. Pourquoi je me plains après tout. Probablement parce que j'ai gardé quelques principes. Et aussi un peu d'autonomie. De pensée.
VENDREDI.
Il paraîtrait que finalement, tellement c'est la crise, certains frais de déplacement ne pourraient finalement peut-être pas être pris en charge. Si cela se confirme il faudra annoncer la nouvelle aux (innombrables) intervenants extérieurs recrutés pour pallier le manque d'enseignants-chercheurs permanents et auxquels on avait à l'époque promis de prendre en charge leurs frais de déplacement. On va encore une fois passer pour des charlots. Il paraît aussi que la question du paiement des heures complémentaires devrait arriver bientôt sur la table (Update : c'est confirmé). Peut-être cela permettra-t-il de réveiller enfin certains collègues qui considèrent encore leur bulletin de salaire comme leur seul acquis social.
Ah et puis j'allais oublier. Pendant le week-end, on a reçu un petit mail nous indiquant que "ça y est", la célèbre "modulation de service" est prête pour l'université. Elle s'appelle désormais "référentiel des équivalences horaires des activités des enseignants chercheurs". Un document littéralement hallucinant qui ne dit rien de concret sauf pour supprimer des tâches jusqu'ici prises en compte (encadrement des projets tuteurés par exemple), pour en restreindre d'autres (1 HETD pour l'encadrement des stages ... autant nous filer un repas gratuit au MacDo) et qui surtout, renforce et légitime toutes les féodalités déjà présentes : on demande à des gens qui n'ont reçu aucune formation pour le faire de se transformer en petits adjudants de service. Le résultat : un renforcement patent des mandarinats et autres baronnies dont l'université n'a jamais su se défaire. Et un pouvoir discrétionnaire renforcé et totalement arbitraire pour toute une cohorte d'aspirants petits chefs qui n'en demandaient pas tant et qui ne vont pas se priver de courir s'y vautrer. Je joins ici le document pour les collègues que ça intéresse : Téléchargement Tableau référentiel des EC 2011-2012
La fin programmée du modèle des IUT. Que pourra-t-il rester du réseau des IUT une fois que 49 des 85 universités françaises se seront au mieux "restructurées" et au pire "effondrées" sous le poids de leur déficit chronique ? Probablement rien, ou si peu. Les deux organisations supposément représentatives du réseau des IUT (mais qui le seraient davantage si elles comprenaient que la représentativité ne vaut que si l'on s'en sert), bref, l'ADIUT et l'UNPIUT ont rencontré Mercredi 3 Novembre le ministre de l'enseignement supérieur et du cancer de l'assistanat, alias Laurent Wauquiez. Elles sont allées pleurnicher après de l'argent non-versé, des promesses non-tenues, des hold-up magnifiquement prévisibles (celui de la taxe d'apprentissage collectée par les IUT et largement récupérée par les université), des circulaires et des décrets jamais appliqués depuis 2 ans (date de la crise dans les IUT). Là encore la situation est pathétiquement simple : faute d'argent, les universités vont en chercher là où il y en a encore un peu (= dans certains IUT), et pour ce faire, elles n'hésitent pas à se mettre hors-la-loi en refusant d'appliquer les décrets mis en place à l'époque par Valérie Pécresse.
MORALITÉ. Deux ans après son entrée en application, "l'autonomie" tant vantée a pour conséquence directe de placer bientôt, au pire, plus de la moitié des 85 universités françaises en situation de quasi-faillite (ce qui est somme toute cohérent avec l'air du temps me direz-vous), et au mieux, le même nombre dans une nouvelle forme de mise sous tutelle, à l'image de ce qui arrive à l'université de Nantes, qui n'est pourtant pas, loin s'en faut, la moins bien dotée. Sans même chercher à revenir sur la pathétique pantomime privatisante que représente "l'autonomie" (je me suis déjà largement exprimé sur le sujet), les racines du mal sont d'autant plus révoltantes qu'elles sont également connues depuis 2 ans. Les entreprises se sont gavées sur le crédit impôt recherche et n'ont pas mis au pot l'argent prévu (ce que même Laurent Wauquiez reconnaissait en faisant mine de le dénoncer lors d'un récent congrès du Medef). Le gouvernement n'a jamais eu l'intention de verser les sommes annoncées. Tout le monde le savait. Certains (voir les sites de Sauvons La Recherche ou Sauvons L'université, là ou encore là) l'ont inlassablement écrit et démontré. Encore un an ou deux à ce rythme là, et l'effondrement de l'édifice de l'université française ne réclamera rien de plus que le déplacement d'air d'une légère flatulence libérale. L'atmosphère qui y règne est déjà étouffante, comme est étouffante la capacité de l'autonomie à épuiser les meilleures volontés.
Pas une semaine sans une nouvelle aberration. Pas une décision prise qui ne joue sur le levier de la "mise en concurrence" des compétences, des financements, des individus. Pas un instant sans que les personnels les plus précaires n'aient à subir des missions chaque fois plus aberrantes. Une université autonome. Libérale. Décomplexée. Sous tutelle. Qui s'est laissée prendre au piège de la promesse programmatique d'un financement concurrentiel. Une université bien trop encore imbue d'elle-même pour oser affirmer sans ciller qu'il ne saurait y avoir de compétitivité dans l'enseignement, que l'idée même d'une "concurrence saine" dans la recherche était au mieux un oxymore. Une université cravattée qui n'a pas voulu que l'on puisse dire d'elle qu'elle était incapable de jouer le jeu de l'autonomie comme un enfant de 10 ne voudrait pas que l'on puisse dire de lui qu'il est incapable d'aimer le foot, puisque tout le monde doit aujourd'hui être capable d'aimer le foot, et qui, une fois qu'il a été accepté dans l'équipe de la pensée dominante, s'aperçoit qu'il n'a plus d'autre choix que celui de jouer le jeu. Leur jeu.
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