... transformera votre clavier d'ordinateur en ... boîte à rythme. Aussi indubitablement inutile qu'addictif.
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... transformera votre clavier d'ordinateur en ... boîte à rythme. Aussi indubitablement inutile qu'addictif.
Rédigé le 30 sep 2011 à 19:26 dans Rubrique à brac | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
J'étais donc mardi aux rencontres Veille Ouest. Devant un amphi bondé de 250 places essentiellement composé de gens "du monde de l'entreprise", j'ai avec 3 autres compères, évoqué les changements structurels de l'information et leurs enjeux sur les questions de veille. Plus précisément, il s'agissait de montrer ce qui avait changé dans le "matériau" informationnel pour laisser ensuite à chacun le soin d'en inférer les modifications occasionnées sur les pratiques et les outils de veille, aussi bien dans un environnement professionnel que dans "la vie de tous les jours".
<HDR> Comme on m'avait aussi demandé mon avis sur les "digital natives", j'en ai profité pour illustrer à quel point c'était surtout une invention marketing et qu'il me paraissait beaucoup plus intéressant / pertinent d'envisager chacun d'entre nous (et pas seulement les "djeuns") comme des "digital cognitives", des cognitifs numériques.</HDR>
Comme j'avais 15 minutes, j'ai bien entendu été aussi rapide que parfois caricatural. Mais bon, c'était le jeu. Merci en tout cas aux gentils organisateurs pour leur invitation sur cet événement qui m'a semblé être une jolie réussite.
On me glisse également dans l'oreillette que les 4 interventions de la conférence seront disponibles ce week-end en podcast sur le site Neweez. Vous devriez également bientôt pouvor retrouver les pauvrepoints des autres intervenants sur le site du salon Veille Ouest. Bref. Ci-après mon pauvrepoint.
Rédigé le 29 sep 2011 à 13:41 dans Agenda, Congrès, colloques et conférences, HDR, Veille & Recherche d'info | Lien permanent | Commentaires (1) | TrackBack (0)
Je serai donc demain (mardi) présent aux 1ères rencontres veille Ouest dans cette bonne ville de Rennes, répondant à la sollicitation amicale de mes collègues de l'Urfist de Rennes, membres du comité d'organisation de ladite journée.
J'irai causer dans le poste de ce qui a changé dans le paysage de la veille :
Et notamment des "nouvelles" caractéristiques de l'information et de ce qu'elles impliquent dans les pratiques des "amateurs" comme dans les conduites des "professionnels" de l'information.
L'intégralité de mon pauvrepoint sacrificiel sera comme à l'habitude disponible sur ce blog et sur mon compte slideshare dès la fin de mon intervention.
Stay Tuned et peut-être à demain pour échanger autour d'une bonne crêpe en ciment ;-)
Rédigé le 26 sep 2011 à 10:38 dans Agenda, Veille & Recherche d'info | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
Admirateurs du concassage de vertèbres, fins gourmets de la soupe de phalanges, amis qui ne rechignez pas à vous faire exploser le cimetière à magrets, ce petit lien du week-end est pour vous.
Rédigé le 23 sep 2011 à 12:36 dans Rubrique à brac | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
Au commencement étaient les folksonomies. Il y a encore peu de temps, en gros depuis 2005 et malgré le scepticisme intial à leur encontre, les folksonomies (indexation collaborative) étaient partout présentes sur le web. Leur âge d'or culminant entre 2006 et 2008. La plupart des outils d'accès, de YouTube à Dailymotion en passant par Delicious ou FlickR leurs réservaient une place centrale comme mode d'accès à l'information.
(Diapositive extraite de ma présentation au congrès de l'ABF en 2007, "Indexation sociale et bibliothéconomie de masse." Voir notamment les diapos 11 à 29)
Elles ont aujourd'hui presqu'entièrement disparu ou n'occupent plus qu'une portion congrue des modes d'accès et de recherche d'information. Tout au plus peut-on observer la survivance - pour le coup très vivace - de ces folksonomies au travers des hashtags sur Twitter, une survivance qui se cantone à un seul biotope documentaire quand la promesse initiale des folksonomies était de s'étendre, par contamination, à l'ensemble de l'écosystème du web.
L'indexation collaborative avait pourtant fait la preuve de son efficience comme supplétif aux processus d'indexation normés ; à la condition qu'elle franchisse un certain effet de seuil, elle permettait de compléter et parfois même de rejoindre ou de remplacer - sur certains fonds documentaires spécifiques - les attendus d'une indexation "classique". De mon point de vue, et pour ce qui est du domaine de la recherche d'information, les folksonomies venaient utilement suppléer un manque du mot caractéristique du flou cognitif qui préside à l'essentiel des scenarios de recherche d'information (c'est à dire à l'absence de besoin formalisé dans l'esprit du requêtant) ; en présentant des mots en excès au lieu d'une zone de recherche en défaut de mots, les folksonomies permettaient de palier l'absence de besoin documentaire formalisé, elles jouaient le rôle d'un irremplaçable dispositif d'amorçage cognitif ou de navigation par rebond (phénomène de sérendipité).
Sur toutes ces questions, on pourra notamment relire l'article "Etude exploratoire des pratiques d'indexation sociale comme une renégociation des espaces documentaires. Vers un nouveau big bang documentaire ?" disponible sur ArchiveSic.
Puis vinrent les boutons. "Like" par ici, "+1" par là, "Retweet" à gauche, "Recommend" et autres "Share on ..." à droite, l'essentiel de nos interactions documentaires en ligne se résume à une activité de pousse-bouton (et vous savez tout le mal que je pense du web pousse-bouton). Nous ne qualifions plus des contenus, nous les partageons. Une accélération qui est une altération du temps de transmission (mais aussi de persistance) des documents et qui peut parfois jouer un rôle déterminant (y compris dans le domaine politique et/ou social, cf le récent printemps arabe), mais qui ôte aussi la promesse dont étaient porteuses les folksonomies : celle de faire de chacun d'entre nous un archiviste d'une mémoire collective en construction et en réagencement permanent.
Lazyweb. Il existe pourtant un point commun essentiel reliant boutons et indexation collaborative : c'est leur faible coût cognitif.
"« le marquage ("tagging") élimine la phase de décision (choisir la bonne catégorie) et dissipe la phase de paralysie d'analyse ("the analysis-paralysis stage") pour la plupart des gens. (…) Il offre un retour social et sur soi-même immédiat. Chaque "tag" traduit un peu de vos centres d'intérêts et les ancrent dans un contexte social immédiat. La beauté du marquage ("tagging") est qu'il est inscrit dans un processus cognitif déjà existant sans lui ajouter de coût cognitif supplémentaire. » Sinha R., « A cognitive analysis of tagging. », citée dans Ertzscheid O. et Gallezot G., "Etude exploratoire des pratiques d'indexation sociale comme une renégociation des espaces documentaires. Vers un nouveau big bang documentaire ?"
Capitalisme linguistique et libéralisme cognitif. Mais. Mais là où les folksonomies favorisaient un partage entre pairs, une thesaurisation intra-communautaire ouverte sur l'extérieur, là où les folksonomies créaient une valeur / valorisation documentaire partageable par tous et accessible à chacun, les boutons improprement désignés comme boutons "de partage" laissent toute la valorisation, toute la thésaurisation à la seule discrétion des sites hôtes (Google pour le +1, Facebook pour le Like, etc.). Ce partage là n'en est pas un. Ce partage là est l'avatar d'un capitalisme linguistique, d'un libéralisme cognitif qui vise à mettre à disposition de quelques-uns l'usufruit du labeur documentaire de chacun d'entre nous (oui c'est une thèse marxiste, et alors ? :-).
Nous n'en sommes encore pourtant qu'au degré zéro du bouton. Techcrunch, souvent bien informé, annonce que Facebook pourrait prochainement lancer une nouvelle série de boutons : "Read", "Listened", "Watched", et "Want". "Lu" ou "à lire", "écouté" ou "à écouter", "Vu" ou "à voir". Et "Désiré" ou "Obtenu" selon que l'on se place dans l'optique de l'internaute activant ces boutons dans une logique orientée-tâche, ou dans l'optique du site collecteur qui disposera ainsi d'une vue encore plus fine de nos comportements connectés. Là encore le lien avec les raisons du succès de feu les folksonomies est éclairant. En sus de leur faible coût cognitif, les folksonomies fonctionnèrent parce qu'elles permirent de mettre en place ce dont l'indexation classique n'arrivait pas à rendre compte : une indexation orientée-tâche, qui permette d'apposer sur des contenus, sur n'importe quel type de contenus, non pas simplement des marqueurs sémantiques descriptifs mais des stratégies contextuelles et performatives (comme le montrèrent nombre d'étude dont j'ai ce soir la flemme de retrouver les références, plus d'un tiers des mots-clés utilisés dans une approche d'indexation collaborative étaient des verbes d'actions : "à lire", "à consulter", "à imprimer", etc ...).
La guerre des boutons.
Premier enseignement : l'indexation semble donc effectivement - et malheureusement - soluble dans les boutons. Deuxième enseignement : l'engouement actuel pour les boutons peut-être expliqué par au moins deux des raisons déjà à l'origine du succès des folksonomies (voir notamment la diapo 25 d'une de mes interventions à la BPI) : leur faible coût cognitif et leur aspect "orienté-tâche".
Troisième enseignement : les folksonomies reposent sur une base marxiste (elles postulent un phénomène d'auto-régulation au sein de la communauté qui les promeut et les utilise, un partage de la valeur ainsi créée) ; à l'inverse, les boutons jouent au maximum sur une dérégulation de la fonction du clic, ils tendent à la rendre la plus triviale possible, à faire baisser le cours de sa valeur d'échange pour pouvoir en tirer une valorisation maximale. Pour le dire autrement, ce n'est plus ni le producteur de contenu ni le consommateur qui touchent les dividendes de leur travail (travail de production pour le premier, travail de signalement et de re-production pour le second) mais c'est l'intermédiaire qui se sucre sur leur dos. Si je ne craignais de sombrer dans l'analogie vasouillarde, je pourrai aisément filer la métaphore de cette question des marges documentaires bénéficiaires à l'aide d'une analogie avec les enseignes de la grande distribution ; avec Facebook ou Google ou Amazon ou Apple jouant le rôle du supermarché, les internautes producteurs de contenus (blogueurs notamment) dans celui des exploitant agricoles spoliés de leurs marges, et les consommateurs que nous sommes enchaînés à leur caddy (souvenez-vous du Kindle-caddy, de la boutique et du bazar).
Quatrième enseignement, cette guerre des boutons est évidemment d'abord une guerre des données.
(diapositive - n°39 - extraite de ma présentation sur les données personnelles à l'école d'été en architecture de l'information)
Transformer la recommandation en prédiction. La pierre philosophale du web. Si la multiplication des boutons se confirme et avec elle l'avènement d'un web presse-bouton, les quelques firmes qui survivront dans cet écosystème pourront alors envisager, tels de nouveaux alchimistes, de transformer le plomb en or. De transformer des ingénieries de la recommandation en technologies de la prédiction.
C'est déjà une chose connue et largement analysée que celle d'une économie de l'attention elle-même dépendante de l'amplification sans cesse croissante et de la captation sans cesse plus fine du spectre relationnel et de l'étendue sociale de nos recommandations. Aujourd'hui est déjà atteint ce qui semblait encore hier être le rêve un peu fou de quelques doux dingues de l'algorithmie : celui d'un web implicite, celui de moteurs de divination capables, en travaillant sur leur inépuisable base de donnée des intentions, d'apporter des réponses avant même que ne soient posées les questions.
Mais si la suggestion reposant sur une analyse tendancielle peut se prévaloir d'un fondement - et d'une réalité - mathématique et statistique, la prédiction disposant d'un niveau de fiabilité garanti demeure, en l'état actuel des connaissances, une pure construction de l'esprit. La réalité est heureusement plus complexe que les modèles mathématiques, informatiques ou physiques qui en rendent pourtant objectivement compte.
Pourtant, au cours de la rédaction de ce billet, plusieurs signaux viennent confirmer cette tendance autour de laquelle, demain peut-être, s'organiseront nos modes d'accès à l'information. Ici un nouveau moteur, Recorded Future, mélangeant modèles prédictifs, analyse comportemantale et ingénierie linguistique. Là une police prédictive se reposant sur la capacité d'un algorithme à prédire les prochaines scènes de crime. Ici encore, un programme capable de prédire le printemps arabe comme les fluctuations de la bourse.
Et partout, partout, la même antienne, celle de prédire l'avenir en décodant le présent numérique. Une ambition qui n'est pas une erreur factuelle, mais qui est une faute interprétative.
Big Data et grandes questions. Il faut ici lire et relire attentivement le dernier article de Danah Boyd et Kate Crawford, "Six provocations for Big Data", pour mesurer les enjeux et les problèmes liés aux règne des Big Data :
- "Automating Research Changes the Definition of Knowledge.
- Claims to Objectivity and Accuracy are Misleading
- Bigger Data are Not Always Better Data
- Not All Data Are Equivalent
- Just Because it is Accessible Doesn’t Make it Ethical
- Limited Access to Big Data Creates New Digital Divides"
Sur ce dernier point (les nouvelles fractures numériques), Danah Boyd et Kate Crawford rappellent :
"But who gets access? For what purposes? In what contexts? And with what constraints? While the explosion of research using data sets from social media sources would suggest that access is straightforward, it is anything but. As Lev Manovich (2011) points out, ‘only social media companies have access to really large social data - especially transactional data. An anthropologist working for Facebook or a sociologist working for Google will have access to data that the rest of the scholarly community will not.’"
Et de conclure en citant Derrida :
« La démocratie effective se mesure toujours à ce critère essentiel : la participation et l’accès à l’archive, à sa constitution et à son interprétation. »
L'après diction. La prédiction, le modèle prédictif que nous annoncent et nous proposent les firmes des Big Data est pour l'instant une simple pré-diction, la présentation de ce que nous aurions pu dire doublée d'une incitation à le dire, à dire ce que les autres nous font dire, d'une injonction faite aux autres de le considérer comme ayant été dit. Cette pré-diction est également une privation. Une privation de la parole possiblement inscrite, la privatisation de l'accès à une mémoire collective, qui ne nous laisse comme horizon que celui d'une "après diction", le choix binaire de consommer ou non, le choix binaire de se souvenir en dedans du système ou d'être oublié en dehors de lui, le hold-up documentaire de l'archive. Reste que, comme le disait encore récemment Bernard Stiegler :
Laisse aller, c'est une valse. L'acte du publication comme participation à l'indexation du monde. L'archive, la publication, l'indexation. Une valse à trois temps. La recommandation, la prescription, la prédiction. Une valse à mille temps. "Trois cent trente trois fois le temps de bâtir un roman" comme disait l'autre. Un roman d'anticipation qui repose sur une illusion fondamentale dont Jean-Michel Salaün fournit l'une des clés essentielles :
"(...) la multiplication des documents et des genres dans toutes sortes de registres et leur transformation témoignent d’une relation fiévreuse à notre passé, une sorte d’interrogation existentielle sur notre présent face à un futur angoissant dont les termes se renouvellent sous nos yeux."
Et de poursuivre :
"Mieux ou pire, le numérique par ses capacités calculatoires permet de reconstruire des documents à la demande et nous donne l'illusion d'avoir toutes les réponses à nos questions avant même qu'elles ne soient posées, comme si notre futur était un destin déjà inscrit dans les machines."
Rédigé le 21 sep 2011 à 16:14 dans Document numérique, Ecologie de l'info, Folksonomies, Social Bookmarking, Glocalisation, HDR, Moteurs et autres engins, Réseaux sociaux | Lien permanent | Commentaires (11) | TrackBack (0)
Je serai le 27 septembre à Rennes pour les 1ères rencontres Veille Ouest. J'interviendrai l'après-midi sur la question suivante : "L'information est à portée de main. Sa maîtrise est-elle à la portée de tous ?".
Rédigé le 20 sep 2011 à 08:53 dans Agenda | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
CÔTÉ RECHERCHE. Jean-Michel Salaün creuse depuis longtemps une approche distinguant trois dimensions du document. Le "Vu", le "Lu", et le "Su". (pour celles et ceux découvrant cette approche, Hubert Guillaud en fournit une excellente synthèse, ou si vous disposez de 9 toutes petites minutes, l'idéal est de visionner la présentation vidéo de Jean-Michel)
Petite séance de rattrapage :
Vu. "La première dimension du document, celle de la forme, est anthropologique. Il s’agit du rapport de notre corps et de nos sens à l’objet document, quelle que soit sa forme ou son support. (...) L’exemple le plus traditionnel est le livre imprimé. Pour bien des documents aujourd’hui, notamment les documents numériques, cette dimension passe par un appareillage spécial pour permettre leur lecture, et leur forme variera suivant le terminal de lecture. Cette dimension privilégie le repérage, le document doit pouvoir être vu." Dans l'analyse de Jean-Michel Salaun, c'est APPLE qui illustre le mieux aujourd'hui cet aspect de la théorie du document.
Lu. "La seconde dimension est intellectuelle. Il s’agit du rapport de notre cerveau et de ses capacités de raisonnement au contenu du document, au texte donc, quelle que soit la façon dont il est représenté. (...) Si l’on reprend l’exemple de notre livre imprimé, l’accent cette fois est mis sur le texte, sur son sens sans se préoccuper de son support. La productivité du code informatique autorise une manipulation inédite des documents sous forme numérique, jusqu’à parfois les faire apparaître à la demande. Cette fois il ne suffit plus de repérer, cette dimension met en avant la signification, le document doit pouvoir être compris ou lu." Dans l'analyse de Jean-Michel Salaun, c'est GOOGLE qui illustre le mieux aujourd'hui cet aspect de la théorie du document.
Su. "La troisième dimension est sociale. Il s’agit du rapport de notre humanité, de notre position dans une société, à la fonction du document, à sa capacité de médiation donc, quelle que soit sa forme ou son contenu. (...) Nous retrouvons alors les fonctions de transmission et de preuve. Dans le cas du livre imprimé, cette transmission passe par l’acte de lecture qui fait que l’information présentée est interprétée par le lecteur qui l’assimile. Le lecteur est transformé par l’information qui a été mise en mémoire sur le livre. (...). Cette dernière dimension insiste donc sur la fonction du document, la capacité de son contenu à être assimilé en dépassant le cercle intime et la barrière du temps, autrement à être su." Dans l'analyse de Jean-Michel Salaun, c'est FACEBOOK qui illustre le mieux aujourd'hui cet aspect de la théorie du document.
CÔTÉ MARKETING. Le dernier Gimmick à la mode, l'ultime "trending topic" est la déclinaison du SoLoMo, "Social, Local, Mobile", censée subsumer toutes les potentialités (et les niches marchandes) offertes par le web actuel et à venir. A ce sujet, on lira d'ailleurs avec gourmandise le billet lucide de Fred Cavazza : "L'avenir de l'internet est aux contenus, pas au Solomo."
Lecteur attentif du premier (Jean-Michel) et veilleur consciencieux des seconds (les gourous du marketing), il est naturellement tentant de mettre en parallèle et si possible en correspondance ces deux approches.
A la dimension du "Vu", on pourrait faire correspondre le "Mobile", c'est à dire le fait que les usages nomades et les terminaux mobiles conditionnent et arbitrent l'ensemble des conditions de visibilité du texte (et des contenus au sens large), à la fois dans leur design (versions dédiées pour terminaux mobiles) et dans leur scénarisation (voir les potentialités offertes par les livres-applications disponibles sur l'Ipad)
A la dimension du "Lu", on pourrait faire correspondre le "Local". Même si le Local du SoLoMo renvoie d'abord aux fonctions de géolocalisation, la "localisation" dans son acception plus générique correspond à une incarnation, à une instanciation, à un ancrage dans un environnement cognitif local hors duquel il ne peut effectivement y avoir compréhension et assimilation du contenu ; ce n'est d'ailleurs pas un hasard si Google fut l'un des premiers moteurs à avoir compris l'intérêt de la géolocalisation pour faire rendre monnaie aux contenus textes ainsi nouvellement convoqués.
A la dimension du "Su", on pourrait faire correspondre le "Social". Des trois, c'est la correspondance qui semble la plus naturelle, la plus évidente. Les technologies sociales et les ingénieries relationnelles qui les sous-tendent reconditionnent complètement les "fonctions de transmission et de preuve" évoquées par Jean-Michel Salaün. Inutile également d'insister sur ce que le web dit "social" à modifié dans "la capacité des contenus à être assimilés en dépassant le cercle intime et la barrière du temps".
VuMo, LuLo, SuSo ? On le voit, cet appariement (le VuLuSu et le SoLoMo), s'il peut permettre d'ouvrir quelques perspectives ou d'expliciter dertains scénarios socio-techniques, n'est pas entièrement satisfaisant.
3 x 3 = 9. En revanche, chacune des dimensions premières de la théorie du document (le "vu", le "lu" et le "su") peut aisément être articulée, peut aisément se décliner dans une approche qui privilégiera, alternativement ou de manière complémentaire, les applications sociales, locales et mobiles des technologies du web, les usages sociaux, locaux et mobiles de nos présences connectées. Plus précisément, il doit être possible d'isoler au moins 9 scénarios types, de nature matricielle, correspondant chacun à la déclinaison de l'une des trois dimensions de la théorie du document dans chacune des trois déclinaisons "technico-commerciales" proposées par le SoLoMo.
Tout ça pour ça. L'idée derière ces scénarios-types (qui ne sont qu'une esquisse et qui demandent à être affinés, ajustés, modifiés et contredits - on est sur un blog, pas dans un article de revue ;-), l'idée de ces scénarios-types est de pouvoir disposer d'une représentation matricielle de la théorie du néo-document, non pour céder à un effet de mode, mais pour disposer d'une carte à l'échelle des problématiques du territoire à couvrir.
Une image vaut mieux ...
Plusieurs enseignement peuvent être tirés de cette matrice. D'abord le rôle central que jouent les technologies/ingénieries relationnelles au travers, notamment, du phénomène de redocumentarisation.
Ensuite une lecture "verticale" qui fournit 3 macro-scenarios :
Enfin une lecture horizontale, forcément plus linéaire, et qui fait là encore émerger 3 récits que chacun d'entre nous à l'occasion d'expérimenter chaque jour de son existence connectée.
Dernier avantage de cette représentation matricielle, elle fait apparaître, à chacun de ses "angles", les tensions (déjà connues et étudiées) autour desquelles chercheurs comme marketeurs cherchent à articuler, pour les premiers un théorie du document qui tienne la route, et pour les seconds, un marché à l'abri des bulles (spéculatives).
VuLuSu. SoLoMo. WIP (work in progress)
Rédigé le 18 sep 2011 à 22:21 dans Document numérique, Ecologie de l'info, HDR | Lien permanent | Commentaires (1) | TrackBack (0)
Repéré dans le fil Twitter de je ne sais plus trop qui, le genre de site sur lequel on je peux naviguer une heure sans m'en apercevoir. http://1001bookstoreadbeforeyoudie.tumblr.com/. Quelques pépites en vrac : ici, là, et bien sûr, un écho à mon billet de mardi, là.
Ah oui, j'allais oublier, demain, nous fêterons les 30 ans de la France civilisée (merci à la BU d'Angers pour la piqûre de rappel).
Rédigé le 16 sep 2011 à 19:34 dans Biblio"Tech", Livre numérique, Rubrique à brac | Lien permanent | Commentaires (0) | TrackBack (0)
CHAPITRE PREMIER. DE LA CATHÉDRALE.
Au commencement était Hugo. Le livre tuera l'édifice. Chapitre heureusement consultable ici ou là.
"Ceci tuera cela. Le livre tuera l'édifice. (...) C'était l'épouvante et l'éblouissement de l'homme du sanctuaire devant la presse lumineuse de Gutenberg. C'était la chaire et le manuscrit, la parole parlée et la parole écrite, s'alarmant de la parole imprimée ; (...) C'était pressentiment que la pensée humaine en changeant de forme allait changer de mode d'expression, que l'idée capitale de chaque génération ne s'écrirait plus avec la même matière et de la même façon, que le livre de pierre, si solide et si durable, allait faire place au livre de papier, plus solide et plus durable encore. Sous ce rapport, la vague formule de l'archidiacre avait un second sens ; elle signifiait qu'un art allait détrôner un autre art. Elle voulait dire : L'imprimerie tuera l'architecture."
Hugo encore, plus loin :
"L'invention de l'imprimerie est le plus grand événement de l'histoire. C'est la révolution mère. C'est le mode d'expression de l'humanité qui se renouvelle totalement, c'est la pensée humaine qui dépouille une forme et en revêt une autre, c'est le complet et définitif changement de peau de ce serpent symbolique qui, depuis Adam, représente l'intelligence. Sous la forme imprimerie, la pensée est plus impérissable que jamais ; elle est volatile, insaisissable, indestructible. Elle se mêle à l'air."
Hugo enfin.
"Nous le répétons, qui ne voit que de cette façon elle est bien plus indélébile ? De solide qu'elle était elle devient vivace. Elle passe de la durée à l'immortalité. On peut démolir une masse, comment extirper l'ubiquité ?"
CHAPITRE SECOND. DU CLAVIER
Le numérique, le net, le web, l'internet. Le nom s'efface devant la réalité de l'accrétion de ce que certains nomment encore virtuel. Mais les limites existent. Elles tiennent principalement à l'équilibre offert ou toléré entre la possibilité de saisir cette ubiquité dans des dispositifs de saisie, au premier rang desquels figurait encore il y a peu le clavier, avant que celui-ci ne s'efface peut-être demain au profit d'un web applicatif, d'une navigation pousse-bouton. Crainte déjà formalisée sur ce blog :
"Les écritures applicatives sont des écritures littéralement dépareillées, dés-appareillées, dégradées. Dans les tablettes (Ipad en tête mais aussi liseuses), le clavier à disparu en tant que "dispositif" (device). Plus précisément, et de la même manière qu'un lien hypertexte permettait d'appeler un autre texte, les nouveaux dispositifs applicatifs du "web des tablettes" permettant d'appeler le clavier tactile, par surgissement, et de le révoquer, par effacement. Une contrainte initialement ergonomique (manque de place ou besoin d'en gagner davantage) mais qui va permettre de servir parfaitement les ambitions des firmes du Hardware qui promeuvent et veulent ériger en modèle les écritures applicatives. Car toute l'architecture des tablettes est pensée dans une logique de contournement, d'évitement du clavier. L'essentiel doit pouvoir être acessible par un simple pousse-bouton."
Récemment tombé par hasard sur une image de l'ensemble des dispositifs produits par la cathédrale à la pomme. Se demander ce que Hugo en aurait pensé. Et songer à une rapide anthropologie / sémiologie du clavier.
7 images.
Avec d'abord la couleur. L'abandon du marron et du gris (1, 2, 3) à leur époque révélateurs d'une volonté d'inscrire la saisie dans ce qu'il était important de promouvoir comme un élement parmi d'autres d'une banale grisaille du quotidien. Avec le passage ensuite par le noir (4) comme volonté (?) de mettre en évidence, de faire ressortir l'importance de cet espace, de cet instrument à touches frappées, l'importance de faire contraste. Avec enfin la conquête d'une virginité, l'étape du blanc (5, 6, 7), avec surtout l'amorce d'une disparition actée dans les actuelles tablettes et smartphones, le blanc comme effacement, le blanc comme amorce d'un clavier devenu inessentiel.
Avec ensuite la sémiologiquement paradoxale disparition, par intégration, par assimilation, du "pavé numérique".
Avec encore l'applanissement de la forme. La fin d'un relief qui permettait une emprise. Je me souviens de ces premiers claviers (1, 2, 3, 4) en haut desquels trônait souvent un autre dispositif, baptisé stylo ou crayon, qui pouvait s'appuyer sur ces reliefs, que ces reliefs pouvaient retenir. Un relief qui permettait d'encore offrir la possibilité du recours au stylo. Progressivement l'avènement (6, 7) du clavier comme bas-relief. La fin d'une autre possibilité d'inscription. L'applanissement du dispositif jusqu'à son ensevelissement. Jusqu'à l'internalisation complète de toute possibilité de saisie, de tout recours à un dispositif de saisie. Et le clavier qui revient, de l'intérieur, comme un surgissement temporaire. Comme un alphabet désormais non-nécessaire, remplacé qu'il peut-être par le glissement d'un doigt pour la navigation, par le déclenchement d'une application déjà pré-écrite ; le numérique soluble dans le digital.
L'ordinateur comme instrument à touches frappées est aujourd'hui, aussi, un instrument à vent. La disparition d'un clavier nécessaire au profit de l'avènement de la saisie comme simple contingence. Et demain la voix en supplément du tactile.
La seule zone d'incertitude profonde du numérique, au regard de l'analyse hugolienne, réside dans la place qu'il laissera demain au texte comme possibilité d'inscription ; à la possibilité encore offerte de saisir du texte. De ce côté-là il nous faut être vigilants et résistants. Les écosystèmes fermés, applicatifs et abolitionnistes du clavier constituent un risque réel de retour à une architecture qui pourrait sinon tuer, du moins saigner à blanc ce que nous connaissons aujourd'hui du livre.
Sans possibilité d'inscription, toute navigation est carcérale. Parce que le web ne doit pas devenir une nouvelle télévision. Parce que notre monde s'est construit, parce que nos connaissances se sont répandues grâce aux copistes. Parce que le web s'est construit sur nos capacités de clavistes. Parce qu'il fallait et qu'il faudra encore à l'hypertexte des hyper-clavistes.
"Sous les pavés, la plage." Sous le clavier, la page ; ce qu'est devenue la page.
CHAPITRE TROISIÈME. SUR L'ÉTAGÈRE.
En modifiant notre manière d'agir et d'être au monde, le numérique est le lieu de bouleversements cognitifs aussi mesurables qu'invisibles (voir notamment Michel Serres ici et surtout - en pdf - là). Plus visible est leur impact sur notre environnement de travail, d'autant que l'on reconnaît aujourd'hui l'importance de cet ameublement cognitif. Or voici que fait le buzz, depuis 2 ou 3 jours (article sur Techcrunch reprenant un article de The Economist), la nouvelle selon laquelle Ikéa serait en train de revoir les dimensions de sa bibliothèque Billy au motif que celle-ci serait appelée à recevoir de moins en moins de livres, du fait de l'essor du numérique. Et un concert de cassandre d'y voir là le signal tant attendu ou redouté de la disparition du livre papier. On pensait bien que Google, Amazon et Apple en seraient les fossoyeurs mais il manquait encore la dimension du cercueil : ce seront donc celles de la nouvelle bibliothèque étagère Billy.
Des ordinateurs sans claviers, des bibliothèques sans livres, et partout de nouvelles cathédrales suédoises, de nouveaux évangiles ("Don't be evil"), de nouveaux grands architectes et leurs livres de - Steve - Job(s). Serait-ce là le seul avenir promis de la mutation numérique ? N'aurions nous rien retenu de l'enseignement d'Hugo ? De la fable de la petite poucette de Michel Serres ?
Elles ont pour nom "http://" Et, pour l'instant, à la différence de l'enseigne suédoise, et à la condition que nous y restions vigilants, nul ne nous oblige à suivre un parcours plutôt qu'un autre une fois entré dans la magasin ; nul ne nous oblige d'ailleurs à seulement entrer dans le magasin. Un homme, un seul, a fait le récit complet de cette inépuisable exploration.
C'est cela qui seul se joue dans la survivance du clavier : la possibilité de faire le choix du bazar contre celui des nouvelles boutiques-cathédrales.
Post-scriptum. "On peut démolir une masse, comment extirper l'ubiquité ?" Se souvenir aussi que le travail patient de mecs comme lui rend chaque jour cette ubiquité plus inexpugnable encore, en même temps qu'il est un formidable coup de masse, une haute contribution à l'effritement des boutiquiers, de ceux seuls qui aujourd'hui peuvent encore faire masse, de ceux qui veulent faire tenir une cathédrale sur une étagère.
Rédigé le 13 sep 2011 à 12:26 dans Document numérique, Ecologie de l'info, HDR, Livre numérique | Lien permanent | Commentaires (2) | TrackBack (0)
Rédigé le 09 sep 2011 à 19:56 dans Rubrique à brac | Lien permanent | Commentaires (2) | TrackBack (0)
Prologue. L'idée de ce billet est née d'une lecture croisée : le texte d'Eric Dupin sur une nouvelle fonctionalité de Facebook permettant de faire remonter d'anciens statuts vieux d'un an ou deux (sur le mode "ce que vous disiez il y a 1 an"), et le remarquable texte de Marie Martel sur "l'Hyperdocumentation et la mémoire qui fabrique le futur". L'idée du billet ci-après est de noter le basculement, l'inversion entre un rapport au numérique vécu comme la possibilité d'externaliser nos mémoires documentaires, et un - nouveau - rapport fait tout au contraire d'une ré-internalisation des mémoires de nos vies numériques, une ré-internalisation médiée par des logiques sur lesquelles nous n'avons que très peu de prise, une médiation qui fonctionne comme une injonction à se souvenir. Voici ces quelques bribes de réflexion.
Inside-Out. Le rapport au numérique est, lui aussi et avant toute chose, un rapport à la mémoire. Un rapport amorcé dans un premier temps avec l'externalisation de nos mémoires documentaires (essor des mémoires optiques de stockage - CD-ROM - dans les années 80), poursuivi dans un second temps - fin des années 90 et début des années 2000 - par l'appropriation et l'acculturation à des outils d'engrammation aux finalités marchandes initialement dissimulées (blogs, réseaux sociaux), et se parachevant actuellement par la migration dans les nuages (cloud computing) de l'ensemble de ces unités et de ces parcours mémoriels.
"Soit le passage d'une externalisation de nos mémoires documentaires à une externalisation de nos intimités mémorielles documentées." comme cela est expliqué ici.
Outside-In. Or il est aujourd'hui frappant de voir comment s'inverse le mouvement initial : l'externalisation de mémoires documentaires, de nos mémoires "de travail", se renverse pour devenir une internalisation de parcours mémoriels intimes, reconstruits a posteriori, en fonction d'objectifs sur lesquels nous n'avons aucune prise et avec des modalités d'activation qui nous sont tantôt suggérées et tantôt imposées par les principaux vecteurs mémoriels numériques que sont les outils de notre présence et de notre activité en ligne.
Du côté du document, cette engrammation permanente, à la fois transcendante (elle le dépasse) et immanente (elle lui est consubstantielle), tant qu'elle se limitait à une externalisation, reposait les questions qui fondent toute la science de l'archivistique (relire notamment ce que Foucault disait de l'archive) et interrogeait la nature même du document (voir ici et ailleurs les nombreuses réflexions sur et autour de la notion de redocumentarisation).
Mais, du côté de l'individu, quand le mouvement s'inverse, quand l'externalisation (re)devient une internalisation, quand elle ne concerne plus uniquement les mémoires de travail mais qu'elle se nourrit principalement de nos mémoires intimes, quotidiennes, elle pose alors la question triviale du devenir d'une société hypermnésique. Plus précisément, et plutôt qu'hypermnésique, elle interroge la viabilité du devenir d'une société dans laquelle tout est à tout moment "retrouvable", "réaccessible", "réactivable". Interrogation au regard de laquelle le débat de ces dernières années autour d'un droit à l'oubli numérique pour les agissements et opinions des individus ne constitue qu'un poussif cache-misère.
Devoir de mémoire.
La mémoire numérique procède naturellement par accumulation. Sur le web, innombrables sont les bâtisseurs d'archive : le dépôt légal de l'internet, les fondations du type de l'Internet Archive, etc ... Prospèrent également ceux qui font commerce de nos souvenirs par simple transposition au numérique de pratiques mémorielles s'apparentant à la collection. Il n'est jusqu'au souvenir d'un être proche disparu qui ne puisse trouver une stèle funéraire numérique à sa mesure.
La mémorisation numérique procède par activation. Les moteurs eux-mêmes sont utilisés comme des marque-pages de nos navigations, des supplétifs de notre capacité à retrouver et donc à se souvenir, les moteurs eux-mêmes sont jugés et estimés sur leur taux de "rappel". Ces pourvoyeurs de requêtes transactionnelles ont naturellement à voir avec l'élaboration de mémoires transactives (voir également ici), qui modifient une composante essentielle de l'humain, à savoir la manière et les outils dont il dispose pour interagir avec sa mémoire, avec ses souvenirs, avec sa propre histoire (sur ces enjeux, relire l'excellent "Mémoire année zéro" d'Emmanuel Hogg)
Le cycle mémoriel numérique a ceci de radicalement différent qu'il procède d'une engrammation non pas choisie mais contrainte, consubstantiellement contrainte. Que l'on interagisse par l'écrit, par l'image ou par la voix - et sauf à utiliser certains dispositifs dédiés nécessitant une maîtrise ou une connaissance technique particulière - il n'est pas possible de se soustraire à l'enregistrement par un tiers (que l'on en est réduit à espérer être un tiers "de confiance"). Dès lors peuvent se mettre en place les mécanismes notamment décrits par Danah Boyd sur les temporalités particulières des réseaux sociaux en particulier et du numérique en général (persistance, searchability, audiences invisibles, reproductibilité).
"J’ai à moi seul plus de souvenirs que n’en peuvent avoir eu tous les hommes depuis que le monde est monde. Mes rêves sont comme votre veille. Ma mémoire, monsieur, est comme un tas d’ordure. (...) Il avait appris sans effort l’anglais, le français, le portugais, le latin. Je soupçonne cependant qu’il n’était pas très capable de penser. Penser c’est oublier des différences, c’est généraliser, abstraire. Dans le monde surchargé de Funes il n’y avait que des détails, presque immédiats." Jorge-Luis Borges, Fictions – Funes ou la mémoire – Traduction P. Verdevoye ; Folio.
Dis-moi de quoi tu te souviens et je te dirai qui tu es. L'émergence récente des problématiques (et du marché) liées à l'identité numérique, loin d'être essentielle, n'est au contraire que le symptôme qui marque la maturation des technologies de la mémoire. La mémoire individuelle est le premier marqueur résistant de notre identité personnelle, comme la mémoire collective l'est de notre appartenance identitaire culturelle. Dès lors, le processus technologique et marchand engagé autour du contrôle de nos identités numériques, la demande des grandes sociétés marchandes de nous obliger à s'engager sous notre vrai nom, est certes l'occasion de réaffecter des unités mémorielles à leur "propriétaire", mais il fait trop souvent oublier que l'enjeu principal est celui du contrôle de la constitution et de la réaffectation possible d'une mémoire collective et d'aggrégats de mémoires individuelle.
Anecdote ? Il est deux manières d'analyser l'exemple de la machine à remonter le temps de Facebook. Le techno-enthousiaste évoquera Vannevar Bush pour noter qu'il s'agit là d'une nouvelle et supplémentaire manière de se rapprocher du fonctionnement de l'esprit humain ("par association"), le luddite préfèrera dénoncer la dimension consumériste et carcérale de ce panoptique feutré. J'hésite moi-même souvent entre ces 2 postures. Mais je me bornerai ici à constater la pregnance et la domination d'un nouveau rapport à nos mémoires numériques, caractérisé non plus uniquement par une externalisation des opérations de stockage et d'accès à des unités mémorielles essentiellement - c'est à dire par essence - documentaires (sons, textes, images, vidéos) mais bien au contraire par une intériorisation aussi déterminante que déterministe de parcours mémoriels privés ou intimes. Parcours pouvant possiblement singer un déclenchement associatif mais répondant plus certainement à la nécessité, pour ceux qui en sont les dépositaires, de s'offrir la possibilité de nous sommer de nous souvenir. Constater également l'impact de cette transformation sur l'ensemble de notre écologie cognitive, comme le rappelle récemment Michel Serres dans un entretien à Libération :
"Ce que l’on sait avec certitude, c’est que les nouvelles technologies n’activent pas les mêmes régions du cerveau que les livres. Il évolue, de la même façon qu’il avait révélé des capacités nouvelles lorsqu’on est passé de l’oral à l’écrit. Que foutaient nos neurones avant l’invention de l’écriture ? Les facultés cognitives et imaginatives ne sont pas stables chez l’homme, et c’est très intéressant. C’est en tout cas ma réponse aux vieux grognons qui accusent Petite Poucette de ne plus avoir de mémoire, ni d’esprit de synthèse. Ils jugent avec les facultés cognitives qui sont les leurs, sans admettre que le cerveau évolue physiquement."
Memorandum est. Nous sommer de nous souvenir, aujourd'hui, de ceci ou de cela, et demain peut-être, de ceci plutôt que de cela. Parce que pour ces écosystèmes désormais indistinctement dépositaires de l'essentiel de nos pratiques comme de l'inessentiel de nos vies, la possibilité de l'accès ne suffit plus, pas plus que ne suffit le "conditionnement" de cet accès (conditionnement aux deux sens du terme : un accès conditionné à - par exemple - une inscription déclarative, et conditionnement comme emballage nécessaire pour mieux amener l'internaute à consulter ceci ou à acheter cela) ;
"Remember! Souviens-toi! Prodigue! Esto memor!
( Mon gosier de métal parle toutes les langues.)
Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
Qu'il ne faut pas lâcher sans en extraire l'or!" Baudelaire. L'horloge.
Sans cette injonction, pour ceux qui en sont les détenteurs, nos mémoires, demain, ne vaudront plus un cloud.
Sur Facebook comme sur les autres réseaux sociaux, impossible d'oublier l'anniversaire d'un "ami". Nos vieux téléphones portables ou agendas électroniques offraient certes également ce genre de fonctionnalité de "rappel". A cette nuance près qu'il était possible sinon d'oublier mais de négliger ledit rappel. Une négligence bien plus délicate (et bien plus culpabilisante) quand elle n'est plus simplement médiée, relayée par un dispositif de communication mais lorsqu'elle s'inscrit dans un espace de socialisation qui postule ou feint une mise en présence permanente.
L'homme est devenu un document comme les autres ; et avec lui, inexorablement (?), l'ensemble des ses "unités mémoire". Avec la réinternalisation de notre rapport à notre - à nos ? - mémoire(s), ce dernier bouleversement concerne aujourd'hui non plus seulement la nature et les techniques (numériques) d'engrammation, mais la possibilité de réassigner à ce bouleversement une téléologie investie du libre arbitre de chacun et non exclusivement laissée aux desseins mécanistes d'un totall recalll de silicium. Redevenir le compagnon de notre mémoire. Se souvenir que nous ne sommes qu'à la préhistoire du numérique.
Je joins en annexe à cette réflexion un texte aujourd'hui disparu et jadis paru sur le site Anticipedia, pour combien de temps encore consultable sur l'Internet Archive.
=====J’ai oublié de ne pas me souvenir=====
23 septembre 2019... Technictura info.
Le célèbre icoNetgraphe John Mirlan filmait et enregistrait tous les instants de sa vie. Il s’est donné la mort hier. Il explique son geste en disant : « Je suis victime du développement des capacités de stockage. »
Dès son plus jeune âge, John Mirlan a vécu au rythme de la progression de la capacité de stockage des informations : Mes parents étaient précurseurs, disait-il. Ils avaient une obsession maniaque de la conservation. Ils ont filmé ma naissance et mes premiers pas. On ne regardait jamais ces enregistrements. C’était juste une preuve que cela avait existé. A l’âge de dix ans, John se met à son tour à filmer. Ses parents étaient ravis qu’il continue ce qu’ils avaient commencé, Ils ont mis du temps à comprendre que c’était une façon pour John de leur dire qu’il existait en dehors d’eux.
L’approche de John se démarque pourtant radicalement de celle de ses parents. Ses parents étaient marqués par le coût du stockage et même quand ce problème disparut, ils continuèrent à filmer en priorité les moments marqués du sceau de l’importance. En revanche, le vide qui occupe toute une partie de notre existence, ils l’ignoraient. Je me souviens de leur étonnement lorsque j’ai commencé à m’enregistrer en train de dormir. Cela leur semblait du gâchis !, disait John.
A 14 ans, John garde une caméra frontale en permanence allumée. Au début, ses interlocuteurs étaient gênés et il se moquait d’eux en pensant qu’ils n’étaient pas capables d’assumer leurs mensonges.
A cette époque, John se contente de visionner des séquences au hasard. Il était séduit par la transformation des visages et des corps. Sa compétence intéressa les entreprises de cosmétique, mais la collaboration fut de courte durée, car il ne supportait pas qu’ils oeuvrent pour supprimer les marques du temps. Le temps est la seule réalité qui ne fera jamais son temps, disait-il. La diminution du coût de la mémoire fit évoluer sa manière de faire et d’autant que l’augmentation de stockage s’accompagna du développement de logiciel de traitements de vie : Quand je l’ai installé, j’ai tapé “amour+première fois” et j’ai découvert que toutes les premières fois où j’avais fait l’amour avec une femme, j’avais gardé mes chaussettes ! C’est sans doute que j’avais peur de prendre mon pied, disait John.
John Mirlan revisite alors sa vie et est sidéré par sa constance à la répétition : C’est dur de s’entendre prononcer les mêmes phrases à cinq, dix, vingt ans d’intervalle. C’est comme si ma vie n’était qu’un radotage. J’oubliais pour recommencer toujours la même chose. Il dresse ensuite la liste de tous ses échecs et erreurs et analyse son fonctionnement. A l’issue de ce fastidieux travail, il sombre dans la dépression.
Après six mois de traitement, John reprend goût à la vie et décide de sensibiliser ses compatriotes aux dangers de la mémorisation en créant l’association « Pour l’oubli ». Au cours de nombreuses conférences, il défend ses positions en affirmant : Laissons-nous vivre... Oublions nos erreurs d’hier pour nous autoriser à les renouveler... Ne nous interdisons pas de répéter... La répétition donne de la consistance à nos existences... Laissons notre mémoire faire le tri entre l’important et l’accessoire... Virtualisons notre passé et acceptons que nos plaies se soient refermées.
Tout aurait pu continuer sur cette lancée, s’il n’avait pas reçu un mail-vidéo intitulé “Souvenir d’une promesse” qui comprenait deux enregistrements. Sur le premier, datant de la veille, une femme lui demandait :
John, est-ce que tu te souviens de moi ? Sa femme raconte qu’il a ri en disant :
Désolé jolie dame, si l’on se connaît, ma mémoire t’a effacée.
Le deuxième datait d’une trentaine d’années. John se trouvait en haut du montagne et hurlait : - Maeva, je t’aime. Si un jour, je t’oublie, je te jure, je me tue !
Anne-Caroline Paucot
Rédigé le 04 sep 2011 à 18:51 dans Document numérique, Ecologie de l'info, HDR, Réseaux sociaux, Sérendipité | Lien permanent | Commentaires (1) | TrackBack (0)
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