Jusqu'ici, le petit monde de la recherche était composé d'enseignants-chercheurs (maîtres de conférences, professeurs), et de chercheurs (appartenant généralement à de grands organismes de recherche et sans charge d'enseignement "régulière").
Désormais, il se compose comme suit :
- chercheurs publiants
- chercheurs non-publiants
- enseignants-chercheurs publiants
- enseignants-chercheurs non-publiants
On doit ce petit chef-d'oeuvre à la nouvelle et docile AERES, qui vient de publier un rapport document bâclé de 3 pages (.pdf) sur ce sujet, tout ça pour pondre la critériologie ci-dessus (lequel document n'est d'ailleurs accessible dans aucune des rubriques du site de l'AERES, il faut insister sur leur moteur de recherche pour le retrouver ... bref et comme disait l'autre, "ce qui se conçoit bien s'énonce clairement", et ce qui est mal conçu se cache promptement ...).
Ce document (qui n'est pas daté mais dont "l'esprit" et l'essentiel du contenu circulent depuis déjà plusieurs semaines chez les directeurs de labos et responsables d'équipes de recherche), ce document disais-je, est intitulé "Critères d'identification des chercheurs et enseignants-chercheurs publiants." et il a le mérite de la concision : 3 pages au total ... dont la page de titre ! Ce qui sur un tel sujet atteste bien de la profondeur de l'analyse ...
L'heureuse brièveté de l'analyse ne compense pourtant en rien sa sidérale vacuité méthodologique. On nous y explique benoîtement que sur les quadriennaux (contrats de 4 ans "cadrant" la politique de recherche des universités), il faudra désormais remplir les conditions suivantes (les chiffres du tableau indiquent le nombre de "publications").
Quant à savoir pourquoi 2 et pas 4 et d'où sortent ces chiffres ... et ben, à vous de deviner, mais ne comptez pas sur la prestigieuse AERES pour vous permettre de reconstituer le cheminement du cerveau torturé qui les a produits. Dans un domaine - celui de l'évaluation de la recherche - ou la bibliométrie est constituée en tant que science depuis une bonne quarantaine d'années, une telle pifométrie dans l'approche, les critères et l'analyse de l'agence en charge de l'évaluation de la recherche ne peut que forcer le respect. Reste seulement à espérer qu'Eugène Garfield ne tombe par dessus par hasard ... l'inventeur de la bibliométrie aurait du mal à comprendre qu'un pays aussi avancé de la France n'ait toujours pas eu connaissance de ses travaux, 40 ans après leur reconnaissance par la communauté scientifique mondiale. Respect, total respect vous dis-je.
Juste en dessus du tableau, en gros et en rouge on peut lire en guise d'avertissement :
- "Le poids relatif des différents types de "publication" est propre à chaque discipline. Les appréciations de chaque support de publication scientifique et des formes de contribution à la recherche sont différenciées en fonction des pratiques de chaque communauté disciplinaire."
Ah ben oui, sauf que les 5 lignes du tableau correspondent au classement des grands domaines disciplinaires, chacun d'entre eux comportant un nombre élevé de disciplines au sein desquelles les types de "publications" sont là encore très très très différenciées. Donc ? Donc le tour de passe-passe consiste à contraindre de facto ces ilôts disciplinaires à se confirmer à cette critériologie imbécile, ou à disparaître. Dit autrement, c'est ne tenir aucun compte de la richesse du tissu disciplinaire et interdisciplinaire qui constitue la recherche française (et internationale), et là encore, venant de l'Agence officiellement en charge de ces problématiques ... Respect !
Mais je vous ai gardé le meilleur pour la fin. Dans le même rapport on peut lire :
- "Il est clair que la participation à des colloques est un indice de l’activité scientifique mais la très grande variabilité qualitative de l’évaluation des actes des colloques ne permet pas de les retenir comme élément pertinent d’appréciation."
Ce qui confirme mon assertion précédente. Traduisez : il existe des critères d'évaluation disciplinaires incontournables (participation à des colloques), mais comme ils ne nous arrangent pas, et ben on ne va pas les retenir, en expliquant que cela ne pourrait pas s'appliquer partout parce que ... parce que ... attendez un peu ... ah oui ça y est, "Parce que je connais le beau-frère d'un gars qui m'a dit qu'une fois il avait connu un chercheur qui avait organisé un colloque tout pourri rien qu'en invitant ses amis. Si, si. C'est bien la preuve hein qu'on peut pas appliquer ce critère à tout le monde hein ?."
Tout le monde rentre dans le rang. Je ne veux voir qu'une seule tête.
De tout cela il ressort (merci et total respect à l'AERES) qu'il y a des enseignants-chercheurs qui publient beaucoup, et d'autres qui publient moins. Ce qui donne, sous l'éclairage du manichéisme mâtiné de pragmatisme décomplexé qui caractérise notre époque : ceux qui publient beaucoup sont les bons, et les autres sont des gros nuls. Corrolaire : on fait quoi des gros nuls une fois qu'on les a repérés ? Déclassés ? Mutés ? Réorientés ? Lapidés ? Moqués par la morgue d'un Bernard Belloc
déclarant récemment dans les colonnes du Figaro que la plupart des
enseignants chercheurs en SHS (sciences humaines et sociales) n'ont
"rien publié de leur vie", "même pas un article dans la Dépêche" ?
Que penser de tout cela ???
Cette nouvelle distinction entre "publiant" et "non-publiant" ne surprendra - hélas - pas grand monde. Elle était dans l'air depuis déjà quelques temps. Et elle n'est qu'une déclinaison supplémentaire de l'amour immodéré des chiffres de nos actuels gouvernants. Il faut compter. Car contrairement aux idées reçues, rien n'est plus docile qu'un chiffre, rien n'est plus malléable qu'un comptage. Mais il faut aller plus loin.
Des malpubliants, aux malcherchants
Je propose à l'AERES d'intégrer une nouvelle notion évaluative à son corpus : après les malpubliants, les malcherchants. Ben oui, vous savez, tous ces chercheurs qui cherchent mal, tous ces chercheurs qui ne trouvent pas, tous ces chercheurs qui ne cherchent pas où on leur dit de chercher, tous ces chercheurs qui ne trouvent pas parce qu'ils ne cherchent pas où on leur dit de chercher, tous ces chercheurs qui trouvent des trucs qui servent à rien, ou qui ne peuvent pas servir tout de suite, tous ces chercheurs qui trouvent des trucs qui peuvent pas se vendre. Tous ces malcherchants.
Si l'AERES est en manque de critères, qu'ils n'hésitent surtout pas à me contacter. Je me sens l'âme d'un consultant en critériologie.
Alors quoi ?
Alors le gouvernement, pour faire de la recherche "son" joujou, pour l'orienter à sa guise vers les secteurs les plus rentables de l'innovation à court-terme, le gouvernement devait trouver un moyen de sortir de ce système de l'évaluation entre pairs, si imperméable au pouvoir politique. Trouver un moyen de mettre entre les mains d'experts nommés par lui, une critériologie leur permettant d'asseoir leur incompétence visionnaire sur un argumentaire emportant l'adhésion (et les deux neurones restant) du spectateur de base des émissions de Cauet. Argument qui est le suivant : "Les chercheurs, ça publie. C'est même payé pour ça non ? Donc si y publient pas, c'est que c'est pas des bons chercheurs hein ?" Et surtout, surtout, suuuuuuuurtout pas de considérations scientifiques. Trop compliqué pour notre électorat décomplexé. Il fallait trouver un moyen efficace et sûr de déposséder les acteurs du monde de la recherche de la conduite de leur propre recherche. Et surtout, s-u-r-t-o-u-t, trouver un moyen d'apparaître cohérent avec le discours consistant à affirmer un retrait du ministère et de l'état au profit de l'autonomie des universités, tout en s'assurant qu'une agence fantoche à la solde du même ministère de ce même état (l'AERES donc) pourrait enfin décider "qui cherche quoi".
Ce moyen, c'est la critériologie ubuesque (pour les optimistes) ou kafkaîenne (pour les pessimistes) décrite ci-dessus. Oh bien sûr il n'y aura pas de rupture franche, de fracture nette. Le monde universitaire est un habitué des collèges invisibles. La transition que va permettre d'opérer cette critériologie d'opérette, sera elle aussi invisible, ou en tout cas insidieuse. Rendez-vous dans 10 ans. Pour s'apercevoir que l'on en a perdu 20.
Et pourtant ...
Difficile pourtant de supposer que ces gens là n'aient rien compris au fonctionnement de la recherche. A regarder leurs titres et fonctions, quelques-uns d'entre eux au moins semblent avoir de ce monde une grande expérience. Il n'y a donc qu'une explication possible : on leur a lavé le cerveau en leur passant en boucle le dernier disque de Carla, et depuis cette terrible expérience ils ont l'air de croire qu'il est possible de définir la valeur, la qualité d'un chercheur ou d'un enseignant-chercheur à l'aune du nombre de ses publications. Ce qui n'a tout simplement aucun sens. Ce qui équivaut à regarder le paysage éditorial scientifique actuel, à regarder la configuration actuelle des champs scientifiques, avec les yeux de Oui-Oui affublés de Ray-Ban présidentielles. C'est être bien plus que simplement imprévoyant. C'est être très malvoyant.