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13. TOPOLOGIE DES RESEAUX ? LE LIEU.

La question est ici de savoir en quoi la « topologie » des réseaux qui se dessine sous nos yeux inaugure l’affirmation d’un nouveau type de lien social. C’est en comprenant de quelle manière et selon quelles règles chaque individu (ou chaque communauté d’individus) par son positionnement, fait le choix de s’exprimer ou de se taire, de prendre part ou d’observer, que nous disposerons de quelques-unes des « clés » de ces dispositifs visant à faciliter ou à rationaliser l’accès et le partage de la connaissance à une échelle qui se prétend celle d’un hypercortex planétaire.

Ainsi, l’hypertexte, qui renouvelle au moyen de ses « liens » l’héritage Du Livre, modifie à mesure qu’il les construit, les lieux d’où l’on accède à la connaissance et ceux depuis lesquels elle s’organise et prend naissance.
Ce que l’hypertexte permet de révéler du fonctionnement de la pensée humaine (en tentant de reproduire ses vertus associatives) est en train de changer profondément et durablement la manière dont les systèmes et les organisations sociales se constituent et se développent. Ce que certains fossoyeurs d'une économie du savoir baptisent déjà du nom "d'économie de la réputation".

12. TRANSPORTER LES DISCOURS ? LE(S) LIEN(S)

Une fois « réglée » la question de l’héritage de formes anciennes, il apparaît que l’ensemble de ces discours (que nous nommerons pour l’instant information) peut être caractérisé de manière plus pertinente par l’homogénéité de son organisation d’ensemble, que par l’hétérogénéité de ses supports ou par celle de la nature des informations qui le composent.
Cette homogénéité qui peut apparaître comme un avantage du point de vue de l’organisation de la connaissance, devient rapidement un inconvénient du point de vue de l’accès individualisé et différencié à cette même connaissance et des modalités que peuvent alors prendre les contributions de chacun pour l’enrichir tout en préservant sa cohérence.
C’est le Lien qui « produit, transforme et transporte » chaque élément de discours. C’est l’étude systématique de l’ensemble des possibles permettant de lier entre elles deux ou plusieurs unités d’information qui permettra de proposer des solutions (informatiques, théoriques ou « idéales ») pour optimiser les processus de navigation en atténuant les effets de désorientation et de surcharge cognitive.
A cette fin nous proposerons une typologie inédite des liens hypertextuels prenant en compte les nœuds d’information et les processus de liaison (ancres). L’étude de ces processus s’efforcera d’intégrer des notions rhétoriques.
Ainsi pour une entité « A » (document, personne, texte, œuvre ou tout autre type d’information ou de discours)  liée à une entité « B » elle-même liée à une entité « C » on disposera d’éléments de réponse aux questions suivantes :

  1. Existe-t-il un lien entre A et C ? Si oui, de quelle nature ? Remplit-il une fonction particulière ?
  2. Comment décrire ce lien « virtuel », son influence et ses implications sur les entités liées ?
  3. Cette configuration est-elle figée, ou met-elle nécessairement en place un feedback dynamique qui, du fait du lien entre A et C modifie en retour ceux initialement établis entre A et B, et B et C ? Ce type de boucle récursive, si elle est avérée, peut-elle être reproduite à l’infini ?

Initialement perçue comme problématique, l’homogénéité de l’information peut devenir une solution en termes d’accès, à la condition de pouvoir disposer de représentations partagées de la nature de ces processus de liaison.

11. MODE DE CONSTITUTION ? LE LIVRE

L’histoire de l’hypertexte, celle de ses modes de constitution, est évidemment complexe. Pour autant, elle s’inscrit dans le cadre d’un héritage culturel, sémiotique et anthropologique clair : celui du livre.
Après avoir servi de socle culturel à de nombreuses civilisations pour ensuite n’être le plus souvent qu’un support, qu’une forme, que certains prétendent d’ailleurs remise en question par l’hypertexte, l’histoire du livre lègue au discours critique un certain nombre de critères méthodologiques. Ceux-ci permettent de mieux comprendre comment, après être passé de modes d’organisation et de transmission ou d’accès au savoir pour l’essentiel de nature linéaire (séquentielle) vers d’autres de nature cette fois plus hiérarchiques (tabulaires), l’hypertexte stigmatise une transition entre des structures se déployant sur une échelle allant de modèles arborescents à d’autres rhizomatiques.
Du livre à l’hypertexte donc, ou si l’on veut, de la ligne au rhizome, en passant par le réseau.

En prenant l’angle critique qu’offre l’analyse des hypertextes littéraires, nous proposerons une série de modèles d’organisation arborescents rendant compte de la nature nouvelle de l’énonciation  et tenterons de mieux « organiser » la compréhension souvent floue de la réalité couverte par le terme de « littérature informatique ». Dans le même temps, nous proposerons également une organisation de l’ensemble des formes que peut prendre le discours dans un contexte hypertextuel, et préférerons cette notion de forme, de « pattern » (modèle) à celle de « genre ».

Derrière ces vues arborescentes choisies pour leur aspect synoptique, nous montrerons que l’hypertexte dispose bien de modes de constitution spécifiques. Nous aurons également déterminé certains invariants : tel type de discours se déploiera préférentiellement autour de certains types de structures énonciatives, la conjonction des deux permettant d’identifier, par différenciation, une forme particulière d’hypertexte et de statuer sur son origine en la rattachant à un contexte de production issu de l’une des « branches » de la littérature informatique.

10. TOUT EST LA.

Les trois questions auxquelles, selon [Lévy 90 p.209], devrait pouvoir répondre une écologie cognitive serviront de fil conducteur à cet ouvrage.

  • « Quel est le mode de constitution de cet hypertexte (l’ensemble des messages et des représentations circulant dans une société) ? Quelle est la topologie des réseaux où circulent les messages ? Quels types d’opérations produisent, transforment et transportent les discours et les images ? »

9. GENESE

L’hypertexte naît à la croisée de deux siècles dont le second vient à peine de s’ouvrir. Dans la première moitié du 20ème siècle, où il prend naissance, il est pour Otlet comme pour Bush un moyen de répondre à la question de l’accès aux savoirs dans une perspective essentiellement individuelle. Dans la première moitié du 21ème siècle, où il se déploie, la question de l’accès est pour partie réglée, chacun pouvant disposer de connexions aux différents réseaux sur lesquels se déploie la connaissance. Il pose dès lors le problème amont de l’organisation possible de cette connaissance, pour faciliter non seulement son accès et son repérage, mais également et surtout, maintenir et augmenter la possibilité de constituer une connaissance mondiale, à l’échelle de l’humanité.
L’hypertexte n’est pas un épiphénomène de nature informatique assimilable ou réductible à l’une des sphères de la réalité qui l’emploie. Qu’il s’agisse de la science de l’information – depuis les propositions d’Otlet aux manipulations qu’autorise désormais la Gestion Electronique de Documents (GED) – ou des pratiques littéraires dans leur ensemble – depuis les expérimentations de l’Oulipo aux hyperfictions contemporaines – l’hypertexte est un mode d’organisation des discours et des pratiques radicalement nouveau. Il conditionne et transforme de facto l’ensemble de nos rapports à la connaissance. Il est encore à la recherche des moyens qui lui permettront de rendre pérennes ces bouleversements.
Cette nouvelle configuration verra la naissance de nouvelles formes d’organisation (sociales, interpersonnelles, théoriques, philosophiques …). Parce qu’elles changent constamment de niveau d’échelle, s’agrégeant et se développant de manière rhizomatique, ces nouvelles formes d’organisations ont déjà commencé à mettre en place une nouvelle écologie cognitive que le discours critique se doit d’investir.

8. UN NOUVEAU RAPPORT A LA CONNAISSANCE

L’essor des techniques, la possibilité pour chacun d’accéder à une masse considérable de connaissances, la transversalisation de nombreux domaines scientifiques avec l’apparition de « passerelles » expérimentales ou méthodologiques entre des disciplines jusqu’à lors sans lien (physique et biologie fondent la biophysique, informatique et biologie fondent la bio-informatique), ont engagé l’humanité dans un rapport à la connaissance qui n’est assurément plus du même ordre que celui dont relevait la Summa Theologiae de Saint Thomas d’Aquin (savoir théologique totalisable et maîtrisable par un individu ou par un petit nombre d’individus, tour à tour penseurs, érudits, humanistes) ou que permettait de caractériser l’approche encyclopédique (spécialisation des sciences et des techniques, où chacune est étudiée en-soi et pour-soi par un petit collège d’experts ou de spécialistes : l’approche encyclopédique naît de l’importance de maintenir agrégée, « en cohésion » cette somme de savoirs fragmentaires).