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26. LES ENJEUX DE « L’AUCTORITAS » HYPERTEXTUELLE.

A trop se diluer dans le miroitement de ses fonctions, à force de courir le risque de son effacement, l’œuvre pourrait se dissoudre si elle ne trouvait ailleurs les ressources qui lui assurent sa cohérence et son homogénéité. Pour autant que ses fonctions se diversifient et quels que soient les masques qu’il choisit de revêtir, l’auteur demeure, sous certaines conditions, une force motrice de la création littéraire. On sort ici de la sphère énonciative – qui se veut au plus près du texte – pour entrer dans la dimension sociologique. De ce point de vue, l’aspect téléologique de toute création, littéraire ou non, reste pertinent et il est sous-tendu par cette incarnation d’une volonté à l’œuvre qu’est la figure de l’Auteur.   

  • « L’auteur est véritablement un créateur, mais en un sens tout différent de ce qu’entend par là l’hagiographie littéraire ou artistique. Manet, par exemple, opère une véritable révolution symbolique, à la façon de certains grands prophètes religieux ou politiques. Il transforme profondément la vision du monde, c’est-à-dire les catégories de perception et d’appréciation du monde, les principes de construction du monde social, la définition de ce qui est important et de ce qui ne l’est pas, de ce qui mérite d’être représenté et de ce qui ne le mérite pas. » [Bourdieu 87 p.176].

Les individualités à pouvoir revendiquer le titre d’auteur tel que l’entend Bourdieu ne sont évidemment pas légion. A moins bien entendu que l’on entende par auteur, la somme de ces individualités que draine dans son sillage la notion d’« hypercortex » dont parle Lévy. Mais cela équivaudrait à retomber dans une autre mythologie, et la construction du sens sur les réseaux nous semble relever de processus plus pragmatiques.
Il reste que la plupart des œuvres hypertextuelles collaborent effectivement à l’érection de « nouveaux principes de construction du monde social », qu’ elles offrent – à des degrés de qualité divers – une vision « transformée » du monde, et qu’elles altèrent de manière parfois radicale nos catégories de perception – par l’utilisation qu’elles font des images, par les composantes temporelles et cinétiques qui deviennent des matériaux à la disposition de l’auteur … – .
Même lorsque, dans ces hypertextes, la figure de l’auteur est un programme informatique faisant office de générateur de texte, même lorsque ne lui est plus dévolue que la fonction « d’ingénieur » de texte, les contraintes qu’il définit et l’horizon de signifiance qu’il dessine sont, à ce jour, des raisons suffisantes pour ne pas pouvoir extraire définitivement de l’œuvre la composante humaine.

  • « L’auteur, caché, à l’évidence, ne conçoit pas ses textes. Prenant des décisions abstraites, il est un « ingénieur » du texte qui ne peut mesurer les fonctionnements de son ouvrage que lorsqu’est construit l’ensemble de la machine. C’est en ce sens aussi que cette littérature est inadmissible : ce, qu’au mieux, il conçoit, ce sont des virtualités de textes, quelque chose comme un schéma de littérature encore inexistante, des mises en scène plausibles de textes virtuels. Il planifie des conditions, des contraintes : rouages, calculs, prévisions ... programmes ... » [Balpe 96]

Car quelles que puissent être les performances de générateurs ou de systèmes experts fonctionnant sur les principes de l’intelligence artificielle, toutes les entreprises de génération aléatoire et non finalisée de textes restent vaines ou n’ont qu’un simple – mais cependant remarquable – intérêt technique ou rhétorique. Il leur manquera toujours cette part irréductible du libre arbitre que constitue la volonté de faire, la volonté de se mettre à l’œuvre. La technique, les potentialités littéraires offertes par l’hypertexte, demeurent entre l’artefact et l’artifice. C’est dans la claire conscience de cette limite que la figure de l’auteur acquiert une humilité nouvelle, en dehors cette fois de toute mythologie sociale ou fantasmée. « Il n’y a pas de sens préétabli, mais il y a quelqu’un pour le regretter indéfiniment. (…) Barthes (…) place l’écrivain – de fiction et de critique – dans la position d’une maîtrise qui refuse d’être un pouvoir, d’un maître qui n’oriente pas mais désoriente celui qui cherche ses leçons. » [Reichler 89 p.8]
L’auteur d’hypertexte est dans ce cas. « Je suis le monarque des choses que j’ai dites et je garde sur elles une éminente souveraineté : celle de mon intention et du sens que j’ai voulu leur donner. » [Foucault 72 p.10]
........................... « Le roi se meurt ».

25. MARQUES ET MASQUES DE L’ENONCIATION

Si l’énonciation se manifeste par les marques qu’elle laisse sur le texte, chacune d’entre elles n’est souvent que l’un des masques dont se pare une subjectivité, une instance du discours ici et maintenant produit. L’auteur – quel que soit l’aspect de son activité, de son interaction avec le texte envisagée – ne se définit que dans la co-présence d’une situation d’énonciation. « Celui qui écrit l’œuvre est mis à part, celui qui l’a écrite est congédié. » [Blanchot 55 p.10]
C’est le présent de l’écriture qui seul fait autorité, qui fait « l’autorité ». Dès que cesse ce présent, dès que le texte a fini de s’inscrire pour commencer à s’afficher dans un temps qui est maintenant celui de sa lecture, cesse également d’être opérante toute notion d’autorité, devenue parasitaire pour le déploiement du discours. Or l’hypertexte et le web rendent possible des situations de co-présence entièrement neuves.

  • « L’auteur d’un message se voit dépris de son autorité sur celui-ci. Son texte s’engage dans une dynamique provoquée par l’ajout d’autres messages. Comme en peinture ou dans les collages surréalistes en quelque sorte, la mise en présence d’éléments (textes, couleurs, formes) engendre une tension due uniquement à cette mise en présence. Il y a dans les conférences électroniques, comme à l’oral, une co-construction du sens dans l’interaction. Si cette co-construction a également lieu à l’écrit, entre un auteur et un lecteur, le lecteur n’a en général pas la possibilité de poursuivre l’élaboration du texte et d’instaurer un dialogue entre l’auteur et le lecteur (ce dernier passe alors du statut de lecteur à celui d’auteur également). » [Hert 95 p.50]

Cette possibilité est aujourd’hui avérée et en passe de devenir une modalité d’écriture à part entière. Ce qu’il reste à énoncer, ce sont les conditions de ce dialogue entre fonctions. Chacune des facettes précédemment évoquées, dans la mesure où elle se donne à voir dans un présent de l’énonciation, fonctionne comme le miroir de notre propre subjectivité. Il faut alors choisir l’orientation à donner au regard critique, pour qu’il ne s’égare pas dans le jeu de reflets réciproques que s’adressent ces fonctions entre elles et qu’il puisse à son tour nous renvoyer l’image provisoirement stabilisée d’un discours en construction, d’un « work in progress ». « Comme le remarquait Jay Bolter pour la littérature : « La tâche à laquelle nous sommes confrontés en tant qu’écrivains de ce nouveau medium est précisément de découvrir de nouvelles figures efficaces. » » [Clément 95]. Outre le fait qu’il se place délibérément en position d’écrivain et non d’auteur, les figures à découvrir que souligne Bolter sont probablement autant les artefacts rhétoriques et stylistiques propres à toute écriture, que les visages mouvants et masqués de la création littéraire.

24. LA FONCTION PLUS QUE LA NATURE

Le séculaire débat opposant nature et fonction est tout à fait révélateur de l’enjeu du bouleversement que stigmatise l’évolution de la notion d’auteur. Foucault suggérait de repérer « les emplacements où s’exerce sa fonction », Barthes évoque le « fonctionnement » de la linguistique, et les occurrences de cette idée de fonctionnalité sont encore nombreuses.
Lorsque semble disparaître ou au moins s’effacer l’un des éléments moteurs d’un mécanisme, la place qu’il laisse ainsi vacante met soudainement en lumière le rôle que cet élément jouait dans le fonctionnement et dans l’organisation générale du mécanisme en question. Le vide laissé par l’absence de l’auteur renforce l’empreinte de la fonction que celui-ci occupait. « La question que je me suis posée était celle-ci : qu’est-ce que cette règle de la disparition de l’auteur ou de l’écrivain permet de découvrir ? Elle permet de découvrir le jeu de la fonction-auteur. » [Foucault 94 p.817]
La nature profondément structurelle de l’auteur semble s’être progressivement organisée autour de fonctions plus élémentaires, alors révélatrices de l’organisation sociale qui présidait à l’élaboration de l’écrit.

  • « Le Moyen-Age, lui, avait établi autour du livre quatre fonctions distinctes : le scriptor (qui recopiait sans rien ajouter), le compilator (qui n’ajoutait jamais du sien), le commentator (qui n’intervenait de lui-même dans le texte recopié que pour le rendre intelligible), et enfin l’auctor (qui donnait ses propres idées en s’appuyant toujours sur d’autres autorités). » [Barthes 66 p.76]

La nature intrinsèque de la fonction-auteur n’existe que dans la succession des intervenants de la chaîne, et il est troublant de remarquer l’analogie existant entre les vertus explicatives de cette typologie et la réalité des fonctions auctoriales dans l’organisation littéraire hypertextuelle et plus globalement dans le web actuel.
Pour compléter cette typologie, on citera les définitions suivantes :

  • de [Chartier 85 p.268] « l’auctor est celui qui produit lui-même et dont la production est autorisée par l’auctoritas (...). Le lector est quelqu’un de très différent, c’est quelqu’un dont la production consiste à parler des œuvres des autres. »
  • et de [Bourdieu 87 p.132] « La tradition médiévale opposait le lector qui commente le discours déjà établi et l’auctor qui produit du discours nouveau. »

L’un des tout premiers volumes à poser la question de l’auteur, le dictionnaire de Furetière – 1690 – met l’accent sur la dichotomie qui existe entre l’imprimé et le manuscrit, et s’en sert comme principe classificatoire discriminant. « L’écrivain est celui qui a écrit un texte, qui peut rester manuscrit, sans circulation, tandis que l’auteur est ainsi qualifié parce qu’il a publié des œuvres imprimées (selon dict. de Furetière -1690-). » [Chartier 97 p.32]
Si l’on opère une relecture de ces typologies au vu des mécanismes actuels qui cernent la production de l’écrit, elles mettent en lumière et confèrent un statut à des entités jusque là mal définies :

  • l’activité du « scriptor » peut ainsi rendre compte des nombreuses citations intégrales de textes apparaissant in extenso ou sous la forme de renvois (liens hypertextuels) au fil des pages qui constituent le web ;
  • ces longues listes de liens, ces réseaugraphies qui n’ont d’originalité et d’autorité que dans la forme, sont le fait du « compilator » ;
  • l’activité d’annotation et de commentaire qui consiste à s’approprier un texte existant pour l’enrichir de nouveaux matériaux, de nouveaux liens hypertextuels, correspond à l’activité du « commentator » telle que définie par Barthes ;
  • enfin, « l’auctor » défini comme donnant ses propres idées en s’appuyant toujours sur d’autres autorités, rend également bien compte de la constitution d’un discours original sur le web, qui ne se fait que dans la continuité et dans l’héritage de discours précédents ou co-occurrents.

Cette typologie permet donc, non seulement d’avoir une vue originale et exacte de l’organisation réticulée de « l’autorité », mais aussi de rendre compte de l’émergence de nouvelles disciplines ainsi que de nouvelles approches critiques.

  • « Ainsi verrions-nous émerger une génétique documentaire de l’ante-génération, ne traitant que les documents servant de matière première au générateur, à côté de laquelle nous trouverions une génétique procédurale ne s’adressant qu’aux diverses versions du générateur et enfin une génétique de la réduction de la surgénération et de la mise en place du texte. Chacune de ces sous-disciplines de la génétique textuelle verrait son objet d’étude légitimé par une facette de la fonction auteur. » [Lenoble 95]

Ces aspects mis en lumière doivent nous permettre de sortir de la confusion qui fausse en le parasitant un certain type de discours critique. En voici un exemple : «L’expression sur-utilisée que le lecteur devient le ‘co-auteur’ de certains jeux d’aventures ou d’hypertextes littéraires comme ‘Victory Garden’ de Stuart Moulthrop ignore tout simplement le fait que la dichotomie ‘émetteur/récepteur’ est toujours bien présente. » [Aarseth 95] Certes la dichotomie « émetteur-récepteur » est toujours présente, mais les fonctions précédemmment décrites permettent de faire un choix entre ces deux points de vue, d’isoler la part faite, en chacun d’eux, à l’émetteur et au récepteur. Ainsi, la co-autorité qui est une topique de ce discours critique inadéquat devient infondée, dès lors qu’elle est remplacée par l’effort conjugué de deux entités distinctes : celle de l’auctor et celle du commentator par exemple.

23. DE L’AUTEUR A L’AUTORITE

Il ne faut pas avoir la prétention de pouloir se défaire d’une notion sous le prétexte qu’elle ne répond plus à la logique du support qui l’a vu naître. Certains des fondements conceptuels qui ont permis de forger cette notion restent opérants dans les œuvres hypertextuelles. Plus encore, dans ce monde où les textes évoluent constamment, ils peuvent servir de base à l’élaboration de nouveaux repères  nécessaires pour contenir l’appréhension subjective de l’immensité de la masse informationnelle disponible.

  • « L’auteur rend possible une limitation de la prolifération cancérisante, dangereuse des significations, dans un monde où l’on est économe non seulement de ses ressources et richesses, mais de ses propres discours et de leurs significations. L’auteur est le principe d’économie dans la prolifération du sens. » [Foucault 94 p.811]

La force d’anticipation du discours foucaldien est considérable. En effet, l’étude des solutions les plus innovantes proposées à l’heure actuelle pour arriver à appréhender, de manière individuelle ou collective, la densité sémiotique exponentielle qui se donne à lire sur Internet, montre que le retour à des localisations et à des classifications fonctionnant sur les bases d’une « auctoritas » identifiée est le présent du web. Ainsi, le plus célèbre des moteurs de recherche (Google) fonctionne sur un principe de classement qui distingue entre pages d’autorité (authorities) et pages pivot (hubs). L’auteur n’est donc plus ici l’incarnation d’une subjectivité, mais la représentation induite, construite a posteriori,  de principes collectifs de reconnaissance. En tant que tel, il continue d’être un recours précieux et irremplaçable dans l’analyse.
Ainsi, il apparaît qu’à chaque fois que cette notion d’auteur se trouve pensée, discutée, débattue, que cela soit dans une perspective épistémologique (Foucault) ou plus technique et pragmatique (Google), elle s’efface à chaque fois un peu plus. Pourtant, avec l’entrée de l’hypertexte dans le champ du littéraire, cette présence de l’auteur va se trouver paradoxalement réaffirmée. Dans la littérature classique, tout le processus de lecture, d’interprétation et d’appropriation subjective du texte vise à se libérer de la présence de l’auteur au profit de celle du texte. « Madame Bovary » doit exister sans Flaubert. L’auteur peut exister parce qu’il se revendique d’abord comme absent. Du point de vue de l’écriture, le premier travail de l’écrivain est là encore – sauf cas particuliers comme celui de la littérature autobiographique –  d’affranchir le texte de sa présence qui n’est plus tangible que dans des manifestations certes déterminantes et singulières, mais qui n’en sont pas moins des manifestations « de surface » : il s’agit du style de l’auteur, de l’idiolecte qui le caractérise, etc. Ainsi sans avoir besoin de prendre parti « pour ou contre » la mort de l’auteur, on peut effectivement parler d’une « autorité par contumace ».
Avec l’hypertexte en revanche, l’auteur est présent à chaque instant, présent à chaque choix, présent derrière chaque forme, derrière chaque nouvel affichage de la page lue ou rencontrée. Cette « hyper-présence » est une mise en danger de son autorité – potentielle, supposée ou effective – puisqu’elle instaure le « pacte lectoral » sur la base d’une rénégociation constante de « ce-qui-a-été-écrit, pensé, organisé » et de « ce-qui-va-se-passer, être-dit, être-écrit, être-affiché ».

22. CHRONIQUE D’UNE MORT ANNONCEE

Le rôle en même temps que le statut de l’auteur tel que nous les connaissons, semblent voués à une prompte disparition, certains n’hésitant d’ailleurs pas à affirmer que celle-ci a déjà eu lieu. L’origine de ce changement n’est pourtant pas à chercher dans l’irruption des nouveaux modes d’écriture qu’autorise l’hypertexte. En effet, dès 1970, alors que la littérature électronique n’en est encore qu’à ses balbutiements et qu’elle est bien loin du champ de préoccupation de la critique,

  • « L’effacement de l’auteur est devenu, pour la critique, un thème désormais quotidien. Mais l’essentiel n’est pas de constater une fois de plus sa disparition ; il faut repérer, comme lieu vide - à la fois indifférent et contraignant - les emplacements où s’exerce sa fonction. » [Foucault 94 p.789].

En l’espace de deux phrases, la nuance de « l’effacement » cède la place à l’irrévocable de la « disparition ». Comme pour atténuer la brusquerie de cette disparition, Foucault incite cependant à faire de cette dernière un nouveau point de départ pour la mise en place d’une herméneutique encore diffuse, qui vise à repérer les nouveaux espaces où demeure en permanence tangible la présence et l’influence de la « fonction-auteur ». Cette logique, cette direction de la recherche, ne sera plus démentie et n’ira qu’en se confirmant.
La suppression de l’auteur est clairement désignée comme une finalité essentielle, comme un enjeu littéraire premier  « L’une des fonctions du langage, et de la littérature comme langage, est de détruire son locuteur et de le désigner comme absent. » [Genette 69 p.13] L’argumentaire structuraliste est bien entendu à l’origine de la radicalité de la formulation, mais il n’en est pas la seule explication. L’irruption de la linguistique dans le champ des études littéraires y est également pour beaucoup. Là encore, comme ce fut le cas pour le livre, l’avancée des techniques d’analyse et d’investigation et les modélisations théoriques et formelles qui y sont attachées, sonnent le glas de la mythologie sociale dont avait su se parer l’auteur et qui fit de lui l’un des derniers « intouchables » du champ littéraire.

  • « La linguistique vient de fournir à la destruction de l’Auteur un instrument analytique précieux, en montrant que l’énonciation dans son entier est un processus vide, qui fonctionne parfaitement sans qu’il soit nécessaire de le remplir par la personne des interlocuteurs : linguistiquement, l’Auteur n’est jamais rien de plus que celui qui écrit, tout comme je n’est autre que celui qui dit je : le langage connaît un « sujet », non une « personne », et ce sujet, vide en dehors de l’énonciation même qui le définit, suffit à faire « tenir » le langage, c’est-à-dire à l’épuiser. » [Barthes 84 p.66]   

En proie à une herméneutique implacable, l’auteur se vide de sa substance biologique pour devenir un simple relais de la chaîne énonciative. Il ne s’agit bien entendu ici que d’un « point de vue », d’un niveau de focalisation dans l’analyse qui se veut au plus près des mécanismes de génération langagiers, mais ce type d’approche se voit confirmé par l’instrumentalisation croissante de l’ensemble des processus de production de l’ère numérique. Plus précisément, c’est la problématique notion de l’origine qui sert de base à ce nouveau renversement de l’analyse. « Au commencement était le Verbe » : voilà pour l’axiomatique des temps bibliques. « Au commencement du Livre, était l’Auteur. » Voilà pour celle qui se met en place avec l’invention de l’imprimerie. Avec l’entrée dans l’ère numérique et l’assimilation presque complète des techniques informatiques désormais agissantes au cœur même de la textualité, force est de constater que :

  • « La notion d’origine n’a pas sa place dans la réalité électronique. La production de textes présuppose leur distribution, leur consommation et leur révision immédiate. Tous ceux qui participent au réseau participent aussi à l’interprétation et au changement de ce flot textuel. Le concept d’auteur ne meurt pas : il cesse simplement de fonctionner. L’auteur est devenu un agrégat abstrait qui ne peut être réduit à la biologie ou à la psychologie de sa personnalité. » [Barnes 95]

C’est parce qu’il devient une « simple » fonction, et au moment même où il le devient, que le concept d’auteur cesse de fonctionner, qu’il bascule de l’axe du modèle à celui de l’expérimentation. La globalité qu’il pût un temps prétendre recouvrir ne peut plus se prévaloir d’aucune indépendance par rapport au texte qu’elle produit. A mesure que l’écriture s’ouvre à ce nouvel espace réticulé de la connaissance, à mesure qu’elle se distribue sur les réseaux, personne ne saurait aujourd’hui l’aliéner à une quelconque individualité. « Donner un Auteur à un texte, c’est imposer à ce texte un cran d’arrêt, c’est le pourvoir d’un signifié dernier, c’est fermer l’écriture. » [Barthes 84 p.68] La force centripète que lui confère ce nouveau mode de propagation réticulé, rend vaine toute tentative de clôture. Alors que sous le règne de l’imprimerie, les processus d’inscription et de diffusion de l’écrit avaient pour origine une même réalité machinique qui leur imposait une mise en place successive (impression PUIS diffusion PUIS réimpression … ), la perspective de publication qu’impose le numérique est de l’ordre de l’instantané et du simultané. Et dans cette perspective, l’idée d’auteur ne suffit plus à rendre compte de l’ampleur de nouvel horizon diffusionnel, désormais devenu une constante intervenant dans l’écriture des œuvres.

21. AUTEUR(S) ET AUTORITE.

Une perspective moderniste pourrait laisser croire que l’auteur est à l’origine du livre. Que le livre est d’abord et avant tout le produit d’un ou de plusieurs auteurs, qu’il a besoin pour exister, de s’inscrire dans cette filiation. Pourtant, l’histoire des techniques littéraires oblige à renverser cette opinion.

  • « Le commanditaire d’un tableau ou d’une fresque ne veut plus une Crucifixion ou une Nativité mais un Bellini ou un Raphaël. L’artiste naît en même temps que l’auteur, création tardive et typographique de la page de garde du livre imprimé. » [Debray 92 p.325].

C’est donc bien le livre-objet dans ce qu’il a de plus pragmatique qui inaugure l’existence de l’auteur.
Les traités d’histoire littéraire ainsi que la plupart des ouvrages de bibliophilie s’accordent pour situer l’apparition de la page de titre vers 1480, quelques années après l’invention de l’imprimerie, alors qu’un « savoir livresque » est déjà constitué en tant que tel, qu’il produit de la connaissance, à son tour commentée, analysée. Cette absence d’auteur – au sens moderne du terme – remonte au livre fondateur qui n’en a nul besoin puisqu’il est l’incarnation originelle de la Parole, et dans lequel figurent pourtant déjà, au titre de commentateurs et d’exégètes, les apôtres des évangiles.
La figure de l’auteur n’apparaîtra vraiment et ne se stabilisera dans son sens qu’à compter du basculement dans la civilisation de l’imprimé. Tant que l’oralité demeure le mode prédominant de transmission et de communication, toute mention d’autorité paraît superflue : la parole racontée se régénère de manière spécifique, l’une de ses conditions premières est précisément de s’enrichir des ajouts de ceux qui la transmettent, et il importe, pour que cette chaîne de la communication ne soit pas brisée, que toute référence à une autorité stabilisée soit, sinon absente, à tout le moins dissimulée et non contraignante.
A partir du moment où la trace que laisse cette parole se déplace de l’inscription corporelle de la mémoire pour basculer dans celle, matérielle, du livre, à compter du moment où elle cesse d’être un relais pour devenir un repère, le besoin d’identifier de manière stable et définitive celui qui en est l’origine se fait toujours plus contingent.      
L’hypertexte nous offre l’occasion de saisir le déroulement complexe et historiquement enchevêtré de cette notion en même temps qu’il inaugure une distribution originale des différents aspects de cette notion plurielle. L’auteur est tour à tour : « celui qui est la cause première de quelque chose. (…) Celui qui a fait un ouvrage de littérature, de science ou d’art. (…) Dans le langage des sciences, de la médecine, celui qui soutient telle ou telle opinion. (…) Celui de qui l’on tient quelque droit. » La richesse des aspects que l’auteur paraît englober est déjà très vaste et l’hypertexte l'amplifie encore avant de le repréciser. Sur le site du Consortium W3 on trouve la définition suivante de l’auteur :  « Un auteur est une personne ou un programme qui écrit ou génère des documents HTML. Un outil-auteur constitue un cas particulier, c’est-à-dire qu’il s’agit d’un programme qui génère du code HTML. »
S’il n’est pas étonnant de constater que la composante biologique n’est plus une condition sine qua non de l’écriture (comme en témoigne l’exemple des « traitements » de texte), il est en revanche problématique d’attribuer, ex abrupto, le statut d’auteur à un programme informatique et cela ne peut être fait qu’après avoir retracé le parcours qui mène de l’invention de la page de titre à celle des générateurs de textes.

20. DE L’INSCRIPTION DU LIVRE A SA « DE »-SCRIPTION

Le livre, dans sa nature si particulière d’objet, mélange en une entité unique les strates du contenu et du contenant. La part irréductible de son appréhension, vient précisément des rapports perpétuellement oscillants qu’il entretient  :

  • avec l’individualité consciente qui le feuillette d’une part,
  • avec l’inscription qu’il recueille et dont il est la trace d’autre part,
  • et enfin du rapport de cette inscription à un héritage culturel partagé.

Cette tension qui le structure en profondeur, a un temps constitué un équilibre tel que celui qui se donnait par exemple à lire dans la Summa Theologiae de Saint Thomas d’Aquin. Tant qu’il était une « somme », l’auteur et le contenu, l’inscrivant et l’inscription, bénéficiaient d’un statut d’égalité parfaite. Un homme (ou un petit collège d’individus) était le dépositaire d’un savoir – d’un état stabilisé du monde – qu’il pouvait légitimement avoir la prétention de fixer de manière définitive dans la forme du livre. Dès lors que cette indiscutable centralité dans l’espace du savoir est remise en cause, dès lors que la glose, l’exégèse, puis l’herméneutique viennent ouvertement la heurter, ce fragile équilibre se trouve remis en question au profit de forces qui s’affrontent pour le gain d’une autorité, d’un statut de référence soumis aux fluctuations du progrès, de la technique et du partage collectif de ce savoir.      

  • « Je voudrais qu’un livre, au moins du côté de celui l’a écrit, ne soit rien d’autre que les phrases dont il est fait ; (...) Je voudrais que cet objet-événement, presque imperceptible parmi tant d’autres, se recopie, se fragmente, se répète, se simule, se dédouble, disparaisse finalement sans que celui à qui il est arrivé de le produire, puisse jamais revendiquer le droit d’en être le maître, d’imposer ce qu’il voulait dire, ni de dire ce qu’il devait être. Bref, je voudrais qu’un livre ne se donne pas lui-même ce statut de texte auquel la pédagogie ou la critique sauront bien le réduire ; mais qu’il ait la désinvolture de se présenter comme discours : à la fois bataille et arme, stratégie et choc, lutte et trophée ou blessure, conjonctures et vestiges, rencontre irrégulière et scène répétable. » [Foucault 72 p.10]

Les lettres composent la syllabe, les syllabes, le mot ; les mots, la phrase ; les phrases, la ligne ; les lignes, le texte ; les textes, le livre ; et la liste s’arrête là. Il devient impossible de continuer cet inventaire, pourtant bien sécurisant. On est pourtant tenté de poursuivre – comme cela fut un temps le cas : les livres, le Livre. Mais les prophètes, apôtres et autres exégètes ont cessé de gloser pour commencer à écrire et devenir des auteurs. Des auteurs qui, para-doxalement – contre la marche naturelle du discours – réclament et invoquent un anonymat pour que, comme aux immémoriaux temps bibliques, ne puisse rester à nouveau que le texte nu qui se donne à lire dans cet « objet-événement, presque imperceptible ».
A le voir ainsi pris entre ces deux sphères d’influence, on pourrait un temps douter de la réussite de l’improbable affirmation de l’existence du livre. A moins qu’il ne faille le voir – et Foucault le suggère – que comme la matérialisation momentanée d’une logique de flux qui relie ces deux points. Son appel à la « désinvolture » est bien loin de l’exigence de rigueur qui se posait aux exégètes. Elle rend pourtant admirablement compte de l’un des aspects récurrents de l’organisation hypertextuelle, avec d’un côté la masse des textes produits par des individualités (n’accédant d’ailleurs pas toutes – loin s’en faut – au statut d’auteur), et de l’autre la mécanique discursive qui sous-tend de manière transparente la constitution d’une mémoire collective faite des traces laissées par chacun.
Ainsi, au fur et à mesure de son inscription, le livre n’a de cesse de questionner ses origines. Et ce questionnement était annoncé : aux néologismes modernes qui rendent compte de notre difficulté à appréhender ses nouvelles modalités (hyperlivre, livre numérique, e-book …) font écho des étymologies et des formes sémantiques différentes qui retracent la même hésitation :

  • « Dans ‘La cité de Dieu’ de Saint Augustin, si le terme codex nomme le livre en tant qu’objet physique, le mot liber est employé pour marquer les divisions de l’œuvre, et ce, en gardant la mémoire de l’ancienne forme puisque le ‘livre’, devenu ici unité du discours (La cité de Dieu en comprend 22), correspond à la quantité de texte que pouvait contenir un rouleau. » [Chartier 96 p.34]

Du volumen au codex, en passant par le liber et autres libelli, l’histoire est celle du perpétuel retour sur elle-même de l’écriture, du questionnement sur ses origines et sur ses aboutissements. Le savoir, la connaissance, la mémoire partagée de l’humanité sont faits de ces dé-scriptions. L’hypertexte est le premier outil technique nous permettant de retracer cette histoire dans une perspective nouvelle ; l’arrière plan conceptuel qui le constitue doit permettre d’aller au plus près de ces nouvelles « conjectures » à la lumière des « vestiges » sur lesquels il se dresse. « (...) L’hypertexte et ses fictions (...) constituent une excursion au-delà du domaine du codex, un projet que nous pourrions qualifier de post-bibliocentrisme. » [Moulthrop 97a]
Si nous sommes entrés de plain pied dans l’ère du post-bibliocentrisme, la présence centrale du livre ne saurait être remise en question, tant la prégnance de la forme et des habitus qu’elle véhicule reste forte et structurante. En revanche, cette position centrale cesse d’exercer une force centrifuge. Le livre n’agrège plus l’ensemble des modes d’accès au savoir. Il ne fédère plus les différentes manières d’organiser la connaissance. Il n’est plus cet attracteur omnipotent qui assimile et transforme à son image – ou à son reflet –  toute l’étendue d’une certaine « culture ».
La force d’attraction s’inverse pour devenir « centripète », une force de propagation plus que de rassemblement, une dynamique de forme qui ouvre la voie à d’autres modes d’organisation, d’externalisation de la connaissance, à d’autres processus cognitifs d’engrammation du savoir. Le meilleur moyen d’attester de ce renversement de « tendance gravitationnelle » est d’en étudier ses premiers symptômes au travers de ces deux révélateurs que sont la place de l’auteur et celle du lecteur, entre lesquels le livre s’enferme ou se déploie et en dehors desquels sa seule valeur est celle de l’archive, du support, de la trace.


19. L’HYPERLIVRE POURL’HYPERTEXTE

La question du passage du Livre à l’hypertexte n’est pas plus la marque d’une transformation qu’elle n’est celle d’une révolution. La seule révolution est celle qui mène d’une « civilisation de l’atome » à celle du « bit » (Binary digit) . L’idée même d’évolution apparaît contestable, tant les questions et les modalités de l’une et l’autre formes, de l’un et l’autre supports, sont équivalentes et peuvent être analysées à l’aune des mêmes principes théoriques, techniques ou philosophiques.
Il y a pourtant bien eu « passage » et force est de constater l’actuelle cohabitation des livres et des hypertextes. Ce passage est de l’ordre de la « révélation », non pas au sens biblique mais au sens photographique de ce terme : à l’inverse de la révolution authentique, qui marqua le passage du volumen au codex, tout était prêt dans l’hyperlivre pour aboutir à l’hypertexte.
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Comme cela est souvent le cas dans l’histoire des hommes et dans celle des sciences, une révolution – politique, cognitive, philosophique – donne lieu à nombre de « révélations » qui revêtent toutes les oripeaux de la « nouveauté » : le semblable prend le pas sur l’identique pour permettre aux hommes, aux sciences, aux techniques, aux systèmes ou aux idées de franchir une nouvelle étape, un nouveau seuil. C’est l’éclairage combiné de ces deux aspects – révolution et révélation – qui permet de mesurer à la fois l’ampleur de l’évolution qui mena de la civilisation de l’atome à celle du bit et la nécessité de l’avènement d’une forme – l’hypertexte – qui permet aux deux de co-exister en déployant la nouveauté de l’une dans l’héritage de l’autre. 
    Si comme l’écrit [Blanchot 55 p.5] « Un livre, même fragmentaire, a un centre qui l’attire : centre non pas fixe, mais qui se déplace par la pression du livre et les circonstances de sa composition. », il en va de même pour l’ensemble des hypertextes particuliers qui tissent la toile d’Internet, avec une augmentation extraordinaire de la masse de ce centre si l’on se place du point de vue de « l’hypertexte planétaire » d’ores et déjà construit. Mais cette centralité n’offre aucune prise à l’analyse parce qu’en plus d’être mouvante, elle est souvent de l’ordre de l’intime, du personnel.
Il faut tenter de comprendre pourquoi ceux qui, depuis l’origine, ont fait œuvre d’écriture autant que d’inscription, paraissent maintenant engagés dans un processus d’engrammation de la connaissance d’un nouvel ordre. Et pourquoi ils ont, à cette fin, choisi l’hypertexte.

18. L’HYPERLIVRE AVANT L’HYPERTEXTE

Les questions que pose l’hypertexte, encore empreintes de discours techniques le plus souvent parasites, continuent pourtant de faire écho à celles-ci :

  • l’avènement d’une connaissance nomade est-il compatible avec l’évolution d’une forme destinée à la recueillir sous des modalités essentiellement sédentaires ?
  • Que devient, pour autant qu’il existe ou qu’il ait existé (tout au moins culturellement), le discours fondateur quand il est confronté à la multiplication et à la réticulation croissante de sa propre glose ou de son propre commentaire ?
  • Le Livre peut-il continuer d’être le réceptacle d’une parole révélée ou faut-il lui préférer l’inscription dans les livres de paroles profanes mais restant autorisées parce qu’elles sont l’œuvre d’une minorité d’auteurs ?
  • Et à l’heure où chacun dispose de cet accès à l’autorité, cette notion reste-t-elle pérenne ou tend-elle à se dissoudre dans la masse des individualités qui la revendiquent ? « Anonyme par excès d’auteur » …

Si ces questions continuent de se poser, c’est parce qu’elles ne sont pas la marque de l’hypertexte, mais, bien avant lui, celle de l’hyperlivre.

       

« Dès l’époque de Rembrandt, la question se posait de savoir si la Bible pouvait être publiée en         petit format. La sacralisation du texte, disait-on, ne pouvait résister à l’indignité du petit format             (libellus). Elle a en fait résisté au passage du rouleau au codex, elle a résisté à l’abandon de                 l’in-folio et, sans doute, elle résistera au passage au texte électronique.» [Chartier 97 p.88].

La question n’est pas tant de savoir s’il y aura ou non « résistance » dans la mesure où il n’est aucun texte qui n’interdise son passage vers une forme hypertextuelle. La question est en revanche celle de savoir si, du fait des processus mis en œuvre dans cette transition (et non du simple fait du changement de support), il y aura ou non une déperdition de sens et de quel ordre sera cette potentielle déperdition (esthétique, culturelle, cognitive, stylistique, temporelle, etc.). Mais pour juger de cela il faut sortir de l’analyse de la « forme-produite-à-l’issue-de-la-transformation » pour entrer dans celle de l’œuvre comme « work in progress » dont la forme est un épiphénomène déterminant, mais qui n’entretient avec elle aucun rapport de causalité : il est en effet probable que si l’ordinateur avait existé du temps des évangiles, la Bible aurait vu le jour sous une forme hypertextuelle plutôt que linéaire.

17. ENTRE MYTHOLOGIE ET BIBLIOCENTRISME

Les livres et les hommes ont toujours cheminé ensemble. A la fois réceptacle, reflet et socle de l’histoire et du savoir des hommes, l’histoire du livre et des civilisations sont en interaction constante. Ces deux histoires relèvent de la même temporalité. Il est troublant de constater à quel point leur similarités intègrent jusqu’à leurs contradictions les plus profondes.
Au commencement de cette évolution parallèle, les livres s’agrègent le plus souvent au sein d’un seul : le Livre fondateur. Les peuples quant à eux, occupent l’espace de la civilisation qu’ils construisent de deux manières : nomade ou sédentaire. Mais dans l’un et l’autre cas, ils puisent dans le Livre la force d’asseoir leur sédentarité ou celle d’accompagner leur nomadisme.  Et ce qui est de l’ordre du sédentaire, de l’inscription immuable dans le Livre, est bien souvent la marque des peuples nomades comme le souligne [Eco 96] :

  • « (…) Régis Debray fit remarquer que le fait que  la civilisation hébraïque soit fondée sur un Livre n’était pas indépendant du fait qu’elle soit une civilisation nomade. (...) Si vous voulez traverser la mer rouge, un rouleau est un instrument plus pratique pour enregistrer la connaissance. Une autre civilisation nomade – la civilisation arabe – était fondée sur un livre, et privilégia l’écriture sur les images. »

Seule une forme capable de résoudre ou tout au moins d’absorber la contradiction entre nomadisme et sédentarisation, peut prétendre rendre compte d’une connaissance dont la nature est d’être « cumulative » : c’est-à-dire oscillant constamment entre du fixe, du linéaire, de l’avéré et du mouvant, du dynamique, de l’évolutif.
Par bien des aspects, la problématique du Livre est non seulement reliée mais également semblable à celle de la connaissance, c’est-à-dire de l’ensemble des moyens mis à disposition de l’humanité pour comprendre son histoire et son évolution. L’une et l’autre font maintenant face à une contradiction qu’il leur faut résoudre, si l’une ne veut pas disparaître au profit de l’autre. Première face de cette réalité double, celle du bibliocentrisme.

  • « La création du monde commençant à s’éloigner, Dieu a pourvu d’un historien unique contemporain, et a commis tout un peuple pour la garde de ce livre, afin que cette histoire fût la plus authentique du monde et que tous les hommes pussent apprendre par là une chose si nécessaire à savoir, et qu’on ne pût la savoir que par là. » [Pascal 62 p.221]

Le livre est la mémoire de l’humanité. Nos bibliothèques modernes n’ont pas d’autre finalité que celle-là et tous les projets d’engrammation du savoir qui accompagnent l’histoire de l’humanité, même les plus utopistes, de Paul Otlet aux encyclopédistes en passant par Gabriel Naudé ou les plus récents projets de l’UNESCO concernant une bibliothèque mondiale, sont d’ordre bibliocentristes.

A l’inverse, les lectures offertes par le livre de la nature, sont celles de la glose et de l’exégèse, c’est-à-dire celles de la pluralité des significations face à l’unicité fondamentale et fondatrice du sens.
« S’il est admis que l’ordre du Livre divin est défectueux, faut-il en conclure que Dieu nous a légué un livre absurde ? A moins qu’Il n’ait voulu marquer que c’est dans l’absurde que réside le mystère ? (…) Dieu, avec son livre raté, nous enseigne, peut-être, que le livre est impossible.» [Jabès 91 p.138]