23. DE L’AUTEUR A L’AUTORITE
Il ne faut pas avoir la prétention de pouloir se défaire d’une notion sous le prétexte qu’elle ne répond plus à la logique du support qui l’a vu naître. Certains des fondements conceptuels qui ont permis de forger cette notion restent opérants dans les œuvres hypertextuelles. Plus encore, dans ce monde où les textes évoluent constamment, ils peuvent servir de base à l’élaboration de nouveaux repères nécessaires pour contenir l’appréhension subjective de l’immensité de la masse informationnelle disponible.
- « L’auteur rend possible une limitation de la prolifération cancérisante, dangereuse des significations, dans un monde où l’on est économe non seulement de ses ressources et richesses, mais de ses propres discours et de leurs significations. L’auteur est le principe d’économie dans la prolifération du sens. » [Foucault 94 p.811]
La force d’anticipation du discours foucaldien est considérable. En effet, l’étude des solutions les plus innovantes proposées à l’heure actuelle pour arriver à appréhender, de manière individuelle ou collective, la densité sémiotique exponentielle qui se donne à lire sur Internet, montre que le retour à des localisations et à des classifications fonctionnant sur les bases d’une « auctoritas » identifiée est le présent du web. Ainsi, le plus célèbre des moteurs de recherche (Google) fonctionne sur un principe de classement qui distingue entre pages d’autorité (authorities) et pages pivot (hubs). L’auteur n’est donc plus ici l’incarnation d’une subjectivité, mais la représentation induite, construite a posteriori, de principes collectifs de reconnaissance. En tant que tel, il continue d’être un recours précieux et irremplaçable dans l’analyse.
Ainsi, il apparaît qu’à chaque fois que cette notion d’auteur se trouve pensée, discutée, débattue, que cela soit dans une perspective épistémologique (Foucault) ou plus technique et pragmatique (Google), elle s’efface à chaque fois un peu plus. Pourtant, avec l’entrée de l’hypertexte dans le champ du littéraire, cette présence de l’auteur va se trouver paradoxalement réaffirmée. Dans la littérature classique, tout le processus de lecture, d’interprétation et d’appropriation subjective du texte vise à se libérer de la présence de l’auteur au profit de celle du texte. « Madame Bovary » doit exister sans Flaubert. L’auteur peut exister parce qu’il se revendique d’abord comme absent. Du point de vue de l’écriture, le premier travail de l’écrivain est là encore – sauf cas particuliers comme celui de la littérature autobiographique – d’affranchir le texte de sa présence qui n’est plus tangible que dans des manifestations certes déterminantes et singulières, mais qui n’en sont pas moins des manifestations « de surface » : il s’agit du style de l’auteur, de l’idiolecte qui le caractérise, etc. Ainsi sans avoir besoin de prendre parti « pour ou contre » la mort de l’auteur, on peut effectivement parler d’une « autorité par contumace ».
Avec l’hypertexte en revanche, l’auteur est présent à chaque instant, présent à chaque choix, présent derrière chaque forme, derrière chaque nouvel affichage de la page lue ou rencontrée. Cette « hyper-présence » est une mise en danger de son autorité – potentielle, supposée ou effective – puisqu’elle instaure le « pacte lectoral » sur la base d’une rénégociation constante de « ce-qui-a-été-écrit, pensé, organisé » et de « ce-qui-va-se-passer, être-dit, être-écrit, être-affiché ».




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