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22. CHRONIQUE D’UNE MORT ANNONCEE

Le rôle en même temps que le statut de l’auteur tel que nous les connaissons, semblent voués à une prompte disparition, certains n’hésitant d’ailleurs pas à affirmer que celle-ci a déjà eu lieu. L’origine de ce changement n’est pourtant pas à chercher dans l’irruption des nouveaux modes d’écriture qu’autorise l’hypertexte. En effet, dès 1970, alors que la littérature électronique n’en est encore qu’à ses balbutiements et qu’elle est bien loin du champ de préoccupation de la critique,

  • « L’effacement de l’auteur est devenu, pour la critique, un thème désormais quotidien. Mais l’essentiel n’est pas de constater une fois de plus sa disparition ; il faut repérer, comme lieu vide - à la fois indifférent et contraignant - les emplacements où s’exerce sa fonction. » [Foucault 94 p.789].

En l’espace de deux phrases, la nuance de « l’effacement » cède la place à l’irrévocable de la « disparition ». Comme pour atténuer la brusquerie de cette disparition, Foucault incite cependant à faire de cette dernière un nouveau point de départ pour la mise en place d’une herméneutique encore diffuse, qui vise à repérer les nouveaux espaces où demeure en permanence tangible la présence et l’influence de la « fonction-auteur ». Cette logique, cette direction de la recherche, ne sera plus démentie et n’ira qu’en se confirmant.
La suppression de l’auteur est clairement désignée comme une finalité essentielle, comme un enjeu littéraire premier  « L’une des fonctions du langage, et de la littérature comme langage, est de détruire son locuteur et de le désigner comme absent. » [Genette 69 p.13] L’argumentaire structuraliste est bien entendu à l’origine de la radicalité de la formulation, mais il n’en est pas la seule explication. L’irruption de la linguistique dans le champ des études littéraires y est également pour beaucoup. Là encore, comme ce fut le cas pour le livre, l’avancée des techniques d’analyse et d’investigation et les modélisations théoriques et formelles qui y sont attachées, sonnent le glas de la mythologie sociale dont avait su se parer l’auteur et qui fit de lui l’un des derniers « intouchables » du champ littéraire.

  • « La linguistique vient de fournir à la destruction de l’Auteur un instrument analytique précieux, en montrant que l’énonciation dans son entier est un processus vide, qui fonctionne parfaitement sans qu’il soit nécessaire de le remplir par la personne des interlocuteurs : linguistiquement, l’Auteur n’est jamais rien de plus que celui qui écrit, tout comme je n’est autre que celui qui dit je : le langage connaît un « sujet », non une « personne », et ce sujet, vide en dehors de l’énonciation même qui le définit, suffit à faire « tenir » le langage, c’est-à-dire à l’épuiser. » [Barthes 84 p.66]   

En proie à une herméneutique implacable, l’auteur se vide de sa substance biologique pour devenir un simple relais de la chaîne énonciative. Il ne s’agit bien entendu ici que d’un « point de vue », d’un niveau de focalisation dans l’analyse qui se veut au plus près des mécanismes de génération langagiers, mais ce type d’approche se voit confirmé par l’instrumentalisation croissante de l’ensemble des processus de production de l’ère numérique. Plus précisément, c’est la problématique notion de l’origine qui sert de base à ce nouveau renversement de l’analyse. « Au commencement était le Verbe » : voilà pour l’axiomatique des temps bibliques. « Au commencement du Livre, était l’Auteur. » Voilà pour celle qui se met en place avec l’invention de l’imprimerie. Avec l’entrée dans l’ère numérique et l’assimilation presque complète des techniques informatiques désormais agissantes au cœur même de la textualité, force est de constater que :

  • « La notion d’origine n’a pas sa place dans la réalité électronique. La production de textes présuppose leur distribution, leur consommation et leur révision immédiate. Tous ceux qui participent au réseau participent aussi à l’interprétation et au changement de ce flot textuel. Le concept d’auteur ne meurt pas : il cesse simplement de fonctionner. L’auteur est devenu un agrégat abstrait qui ne peut être réduit à la biologie ou à la psychologie de sa personnalité. » [Barnes 95]

C’est parce qu’il devient une « simple » fonction, et au moment même où il le devient, que le concept d’auteur cesse de fonctionner, qu’il bascule de l’axe du modèle à celui de l’expérimentation. La globalité qu’il pût un temps prétendre recouvrir ne peut plus se prévaloir d’aucune indépendance par rapport au texte qu’elle produit. A mesure que l’écriture s’ouvre à ce nouvel espace réticulé de la connaissance, à mesure qu’elle se distribue sur les réseaux, personne ne saurait aujourd’hui l’aliéner à une quelconque individualité. « Donner un Auteur à un texte, c’est imposer à ce texte un cran d’arrêt, c’est le pourvoir d’un signifié dernier, c’est fermer l’écriture. » [Barthes 84 p.68] La force centripète que lui confère ce nouveau mode de propagation réticulé, rend vaine toute tentative de clôture. Alors que sous le règne de l’imprimerie, les processus d’inscription et de diffusion de l’écrit avaient pour origine une même réalité machinique qui leur imposait une mise en place successive (impression PUIS diffusion PUIS réimpression … ), la perspective de publication qu’impose le numérique est de l’ordre de l’instantané et du simultané. Et dans cette perspective, l’idée d’auteur ne suffit plus à rendre compte de l’ampleur de nouvel horizon diffusionnel, désormais devenu une constante intervenant dans l’écriture des œuvres.

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