La question du passage du Livre à l’hypertexte n’est pas plus la marque d’une transformation qu’elle n’est celle d’une révolution. La seule révolution est celle qui mène d’une « civilisation de l’atome » à celle du « bit » (Binary digit) . L’idée même d’évolution apparaît contestable, tant les questions et les modalités de l’une et l’autre formes, de l’un et l’autre supports, sont équivalentes et peuvent être analysées à l’aune des mêmes principes théoriques, techniques ou philosophiques.
Il y a pourtant bien eu « passage » et force est de constater l’actuelle cohabitation des livres et des hypertextes. Ce passage est de l’ordre de la « révélation », non pas au sens biblique mais au sens photographique de ce terme : à l’inverse de la révolution authentique, qui marqua le passage du volumen au codex, tout était prêt dans l’hyperlivre pour aboutir à l’hypertexte. 
Comme cela est souvent le cas dans l’histoire des hommes et dans celle des sciences, une révolution – politique, cognitive, philosophique – donne lieu à nombre de « révélations » qui revêtent toutes les oripeaux de la « nouveauté » : le semblable prend le pas sur l’identique pour permettre aux hommes, aux sciences, aux techniques, aux systèmes ou aux idées de franchir une nouvelle étape, un nouveau seuil. C’est l’éclairage combiné de ces deux aspects – révolution et révélation – qui permet de mesurer à la fois l’ampleur de l’évolution qui mena de la civilisation de l’atome à celle du bit et la nécessité de l’avènement d’une forme – l’hypertexte – qui permet aux deux de co-exister en déployant la nouveauté de l’une dans l’héritage de l’autre.
Si comme l’écrit [Blanchot 55 p.5] « Un livre, même fragmentaire, a un centre qui l’attire : centre non pas fixe, mais qui se déplace par la pression du livre et les circonstances de sa composition. », il en va de même pour l’ensemble des hypertextes particuliers qui tissent la toile d’Internet, avec une augmentation extraordinaire de la masse de ce centre si l’on se place du point de vue de « l’hypertexte planétaire » d’ores et déjà construit. Mais cette centralité n’offre aucune prise à l’analyse parce qu’en plus d’être mouvante, elle est souvent de l’ordre de l’intime, du personnel.
Il faut tenter de comprendre pourquoi ceux qui, depuis l’origine, ont fait œuvre d’écriture autant que d’inscription, paraissent maintenant engagés dans un processus d’engrammation de la connaissance d’un nouvel ordre. Et pourquoi ils ont, à cette fin, choisi l’hypertexte.



Commentaires