Les livres et les hommes ont toujours cheminé ensemble. A la fois réceptacle, reflet et socle de l’histoire et du savoir des hommes, l’histoire du livre et des civilisations sont en interaction constante. Ces deux histoires relèvent de la même temporalité. Il est troublant de constater à quel point leur similarités intègrent jusqu’à leurs contradictions les plus profondes.
Au commencement de cette évolution parallèle, les livres s’agrègent le plus souvent au sein d’un seul : le Livre fondateur. Les peuples quant à eux, occupent l’espace de la civilisation qu’ils construisent de deux manières : nomade ou sédentaire. Mais dans l’un et l’autre cas, ils puisent dans le Livre la force d’asseoir leur sédentarité ou celle d’accompagner leur nomadisme. Et ce qui est de l’ordre du sédentaire, de l’inscription immuable dans le Livre, est bien souvent la marque des peuples nomades comme le souligne [Eco 96] :
- « (…) Régis Debray fit remarquer que le fait que la civilisation hébraïque soit fondée sur un Livre n’était pas indépendant du fait qu’elle soit une civilisation nomade. (...) Si vous voulez traverser la mer rouge, un rouleau est un instrument plus pratique pour enregistrer la connaissance. Une autre civilisation nomade – la civilisation arabe – était fondée sur un livre, et privilégia l’écriture sur les images. »
Seule une forme capable de résoudre ou tout au moins d’absorber la contradiction entre nomadisme et sédentarisation, peut prétendre rendre compte d’une connaissance dont la nature est d’être « cumulative » : c’est-à-dire oscillant constamment entre du fixe, du linéaire, de l’avéré et du mouvant, du dynamique, de l’évolutif.
Par bien des aspects, la problématique du Livre est non seulement reliée mais également semblable à celle de la connaissance, c’est-à-dire de l’ensemble des moyens mis à disposition de l’humanité pour comprendre son histoire et son évolution. L’une et l’autre font maintenant face à une contradiction qu’il leur faut résoudre, si l’une ne veut pas disparaître au profit de l’autre. Première face de cette réalité double, celle du bibliocentrisme.
- « La création du monde commençant à s’éloigner, Dieu a pourvu d’un historien unique contemporain, et a commis tout un peuple pour la garde de ce livre, afin que cette histoire fût la plus authentique du monde et que tous les hommes pussent apprendre par là une chose si nécessaire à savoir, et qu’on ne pût la savoir que par là. » [Pascal 62 p.221]
Le livre est la mémoire de l’humanité. Nos bibliothèques modernes n’ont pas d’autre finalité que celle-là et tous les projets d’engrammation du savoir qui accompagnent l’histoire de l’humanité, même les plus utopistes, de Paul Otlet aux encyclopédistes en passant par Gabriel Naudé ou les plus récents projets de l’UNESCO concernant une bibliothèque mondiale, sont d’ordre bibliocentristes.
A l’inverse, les lectures offertes par le livre de la nature, sont celles de la glose et de l’exégèse, c’est-à-dire celles de la pluralité des significations face à l’unicité fondamentale et fondatrice du sens.
« S’il est admis que l’ordre du Livre divin est défectueux, faut-il en conclure que Dieu nous a légué un livre absurde ? A moins qu’Il n’ait voulu marquer que c’est dans l’absurde que réside le mystère ? (…) Dieu, avec son livre raté, nous enseigne, peut-être, que le livre est impossible.» [Jabès 91 p.138]



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