Au cœur des problématiques actuelles de l'hypertexte se trouve la notion d’hyperlivre et autres livres numériques, ultimes avatars du Livre fondateur. Preuve semble faite que l’ordinateur – dans sa forme actuelle – a rencontré les limites que lui fixaient ses détracteurs. Il semble inapte à permettre l’accomplissement d’une « lecture » parce que précisément il est trop obsédé par le livre pour pouvoir s’en détacher :
- « L’ordinateur, aujourd’hui, est obsédé par le livre, avec ses dispositifs de ‘lecture’ en amont, avec ses ‘imprimantes’ en aval, avec ses ‘livres électroniques’ sur disquettes ou sur disques compacts désormais, qui transforment cet instrument de mémorisation et de classement en une ‘machine’ à entrées multiples, productrices de ‘textes’, au sens étymologique de ce terme (ce qui est tissu de mots). » [Donguy 95]
Cette « métaphore cognitive » attachée à l’ordinateur est révélatrice de la persistance sémantique des aspects et concepts d’ordre littéraire autour desquels sont construites des disciplines traditionnelles (herméneutique, critique structuraliste …) ou émergentes (linguistique computationnelle, …). Et elle ne semble pas près d’être remplacée au profit d’un habitus sémantique plus « contemporain » mais bien au contraire se renforcer avec l’avancée des recherches.
Alors que le grand public commence à peine à s’habituer à l’idée d’un livre électronique – c’est-à-dire d’un support suffisamment calqué sur de l’acquis pour pouvoir être utilisé à l’identique – qui lui permettra de se familiariser avec des modalités d’interaction par contre totalement nouvelles, des concepts comme ceux de l’e-ink (encre électronique) et autres puces de silicium souples pouvant être insérées de manière transparente dans le tramage d’une feuille de papier font leur apparition. Ils laissent augurer que la différence fondamentale entre les moines copistes ou les scribes de la Haute-Egypte et le lecteur ou l’auteur du XXIème siècle ne se fera pas au niveau de la ritualisation des postures marquant le rapport au sens, mais, de manière plus fine, plus insidieuse, plus transparente et plus déterminante, dans la perception même du sens et de ce qui en demeurera saisissable du fait de la complexification et de la densification technique dans laquelle il est engagé. Il est même tout à fait probable que les bibliophiles de l’ère numérique continueront d’apprécier le grammage d’un papier ou l’empreinte d’une encre.
Si le retour au livre – aussi contradictoire qu’il puisse apparaître dans le siècle du virtuel et du numérique – semble aujourd’hui aussi logique que nécessaire, ce n’est pas pour des raisons de commodité cognitive ou de massification commerciale. C'est parce qu’il est à ce point inscrit dans notre « capital » cognitif qu’il détermine la configuration des outils destinés à le remplacer ou à le supplanter.
La persistance de l’écrit, du texte – « ce qui est tissu de mots » – est un indicateur fort qui suffit à garantir la pérennité d’une certaine forme de savoir comme organisation du sens – ce qui est issu de mots – .
Mais qu’est alors que recouvre réellement l’entité-livre ?



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